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Productivité apparente vs. Productivité intrinsèque : le choc des titans

Un court billet pour revenir sur l’affaire de la lettre du PDG de Titan. Pas sur l’affaire elle-même à vrai dire, qui ne fait honneur à aucun des épistoliers, mais plutôt sur les discussions qui ont suivi et sur l’idée que le raisonnement de notre ami titanesque est idiot, puisque ses plaintes sur le coût du travail en France ne prennent pas en compte la productivité supérieure des travailleurs bien de chez nous.

C’est un véritable marronnier, aussi les blogueurs d’Ecopublix en avaient-ils déjà tiré un excellent billet que l’on peut toujours consulter avec profit ici. Sans entrer autant qu’eux dans les détails, je souhaiterais faire un rappel très simple : lorsqu’on parle de productivité dans le langage courant, on a en tête la productivité intrinsèque du travail : la main-d’œuvre française serait mieux formée, mieux éduquée, mieux soignée que la main-d’œuvre des pays à bas coût. L’expérience idéale que beaucoup de commentateurs ont en tête est de construire deux usines semblables, fonctionnant exactement de la même façon, de peupler l’une d’ouvriers chinois, l’autre d’ouvriers français, et de mesurer laquelle produit le plus. Si c’est l’usine peuplée d’ouvriers français, il tombe sous le sens que localiser une usine en France peut-être plus rentable que de la localiser en Chine si le différentiel de productivité compense le différentiel de salaire.

1. Où l’on voit que « productivité » tout court ne veut pas dire grand-chose

Bien sûr, on se doute que de telles expériences ne sont pas pratiquées tous les jours. Aussi toutes nos mesures de productivité ne reflètent-elles au final que la productivité apparente du travail. L’indicateur typique est le PIB par heure travaillée. Ainsi pour 2011, d’après les données de l’OCDE disponibles ici , la France a produit pour près de 2 000 milliards d’euros i.e. 2 300 milliards de dollars, et cette production a été réalisée par près de 27 millions de travailleurs travaillant en moyenne 1 476 heures par an, ce qui veut dire qu’une heure de travail en France crée en moyenne pour 58 dollars de valeur. C’est un peu mieux par exemple que nos voisins allemands qui sont à 56 (et au passage travaillent un peu moins par personne). C’est beaucoup mieux que les Grecs, qui travaillent plus de 2 000 heures par personne pour un résultat d’un peu moins de 33 dollars par heure. Difficile à dire pour la Chine, sans doute que le nombre d’heures travaillées est dur à connaître. J’ai néanmoins trouvé ici le chiffre de 18 000 dollars par personne employée, contre 87 000 pour la France. Les Chinois travaillant probablement plus que les Français en moyenne, nous serions au moins 5 fois plus productifs. Aux Etats-Unis on en est à 60 dollars par heure, soit plus qu’en France.

Ce dernier constat est un peu décevant puisqu’on avait l’habitude depuis de longues années de rappeler que les Français sont plus productifs que les Américains. En fait ces comparaisons sont assez volatiles, ce qui en soit est assez suspect. En effet, si elles étaient censées refléter la qualité intrinsèque des travailleurs des différents pays, on s’attendrait à une certaine stabilité. Revenons en détail sur l’origine de cette mesure de la productivité. Imaginons que dans un pays il y ait un certain nombre d’entreprises, et considérons une entreprise particulière notée i. Celle-ci emploie Li travailleurs et dispose d’un capital Ki investi en équipements, machines et produits divers. Supposons pour faire simple que le nombre d’unités produites Yi obéisse à la technologie suivante :

Yi = A (Q Li)bi Ki1-bi

Cette équation contient un certain nombre d’informations sur la façon dont l’entreprise i produit : elle a d’abord besoin à la fois de travailleurs et de capital. Avec 0 travailleurs ses machines ne lui servent à rien, et la production est nulle. Avec 0 capital ses travailleurs n’ont même pas un stylo ou une pelle, et ne servent pas à grand-chose non plus. Plus il y a de travailleurs, et plus il est rentable d’avoir de nouvelles machines ou plus d’équipement. Plus il y a de capital, et plus il est important d’avoir des travailleurs pour s’en servir. Le paramètre b détermine le « mix » optimal : plus il est élevé et plus on est en présence d’une industrie intensive en travail, plus il est faible et plus c’est le capital qui est important. La production est multipliée par le facteur A, qu’il serait intéressant d’interpréter comme tout ce qui aide l’entreprise à produire mais dont elle ne détermine pas le montant : infrastructure, transports, qualité de l’approvisionnement en énergie, sécurité, système de soins, sécurité juridique etc. Enfin, la productivité intrinsèque de nos travailleurs est résumée par le paramètre Q : plus celui-ci est élevé et plus un travailleur produira d’unités pour un niveau donné de capital et d’infrastructure.

Dans l’affaire Titan on lit donc des commentaires tendant à dire que Q (« la productivité ») est plus élevé en France qu’en Chine, ce pourquoi la France peut attirer des entreprises étrangères même avec des salaires plus élevés. La preuve en serait que le PIB par heure travaillée est plus élevé en France que dans beaucoup de pays (il est d’ailleurs amusant de se rappeler que le chiffre n’existe pas pour la Chine). Ce raisonnement est en partie correct mais contient deux imprécisions.

2. Les salariés, des facteurs de production productifs (merci La Palisse) parmi d’autres

D’abord comme on le voit au-dessus le paramètre Q ne joue au final qu’un rôle assez réduit dans la production. Si l’entreprise i envisage de s’installer en France, son raisonnement consistera peu ou prou à se demander quel profit elle peut atteindre : pour atteindre un certain niveau de production et connaissant le coût du travail et du capital quelle est la façon la moins chère de produire en France, et connaissant le prix du bien produit quelle quantité faut-il produire. Il suffit ensuite de répéter le même calcul dans un autre pays d’installation possible, et de d’installer là où c’est le plus rentable. Si le coût du capital est le même dans les deux pays (globalisation financière oblige), le choix in fine dépend de quatre paramètres : le prix de vente moins le coût de transport étant donnée l’installation dans un pays ou dans l’autre (a priori encore avantage à la France, qui donne un accès facile à un très gros marché), la productivité intrinsèque du travail Q dans un pays ou dans l’autre, le niveau d’infrastructure et d’équipement A, et enfin le coût du travail dans chaque pays.

S’il est donc vrai que la productivité intrinsèque du travail joue dans les choix de la localisation, j’ai néanmoins du mal à imaginer que ce soit un facteur très déterminant par rapport aux autres, surtout si l’on parle d’industries intensives en travail peu qualifié. Le paramètre A peut probablement varier beaucoup plus d’un pays à l’autre, mais on peut aussi imaginer que des industries différentes y soient plus ou moins sensibles.

3. L’œuf et la poule, ou quand la productivité dépend des choix d’investissement

Ceci nous amène à un deuxième point plus important : si la productivité intrinsèque détermine en partie les choix de la localisation, les choix de localisation ont un impact sans doute plus important encore sur la productivité apparente.

Un exemple très simple : supposons que dans un pays donné le salaire horaire ne puisse jamais être inférieur à un certain niveau w euros, soit en raison de l’imposition d’un salaire minimum, soit pour des frictions fondamentales du marché du travail (asymétries d’information, coûts de recherche etc.). Ne s’installeront dans ce pays que des entreprises capables de faire produire plus de w euros par heure à leurs travailleurs, et ne seront embauchés que les travailleurs capables de produire plus de w euros par heure. Du coup, le PIB par heure travaillée dans ce pays sera nécessairement supérieur à w euros. Une façon très simple de battre le reste du monde à plates coutures sur ce terrain consiste à imposer un salaire minimum horaire de plusieurs centaines d’euros par heure, grâce à quoi seuls quelques rares travailleurs extrêmement qualifiés travailleront.

Mais on peut aller plus loin. Imaginons maintenant qu’il y ait plein d’entreprises i différentes. Appelons L la somme de tous les Li, c’est-à-dire le nombre total d’heures travaillées dans le pays. Appelons Y la somme de tous les pi Yi , c’est-à-dire la production totale du pays en valeur. Dans ce raisonnement simple sans production intermédiaire le ratio Y / L sera notre mesure de la productivité : le PIB par heure travaillée.

Il suffit de regarder l’équation définissant Yi pour se convaincre qu’on ne retombe pas sur Q : ce que l’on mesure est bien la productivité apparente du travail, pas sa productivité intrinsèque. On peut remarquer aussi le rôle des prix pi. Si une coupe de cheveux coûte environ 50 fois plus cher à Paris qu’à Pékin, un coiffeur parisien a une productivité apparente 50 fois plus élevée que son homologue chinois. Est-ce à dire qu’il coupe les cheveux 50 fois plus vite ou 50 fois mieux ? Probablement pas. En un certain sens, il est néanmoins plus productif puisqu’il procure un service à un endroit où celui-ci est bien plus valorisé.

Enfin, tout ce raisonnement permet de comprendre pourquoi la productivité apparente du travail est bien plus une conséquence qu’une cause des choix de localisation. Ne s’installeront en France que les activités pour lesquelles les avantages comparatifs de la France l’emportent, autrement dit lorsqu’on fait la somme des productions de toutes les entreprises, on somme des activités très différentes en France et en Chine. Si la France a une productivité apparente du travail importante, c’est entre autres simplement parce qu’elle est attractive pour certaines activités à haute valeur ajoutée (où infrastructure et qualification de la main d’œuvre jouent un rôle important). Inversement, ce chiffre n’a pas beaucoup de sens pour juger des choix de localisation industrielle. Un chef d’entreprise se fiche de la productivité apparente du travail au niveau d’un pays, ce qui l’intéresse est la productivité qu’auront ses employés dans son usine. Les deux variables n’ont la plupart du temps pas grand-chose à voir.

Au final, un raisonnement qui paraît évident au premier abord du type « un Français produit x fois plus par heure qu’un Chinois, donc il est normal de choisir de localiser une usine en France tant que les salaires sont moins de x fois plus élevés », s’avère en fait assez dépourvu de sens. La productivité détermine la localisation et les salaires, mais les salaires et la localisation déterminent la productivité. C’est un bon exemple pour illustrer l’importance que les économistes accordent au concept d’équilibre, et pour montrer qu’il est en général extrêmement compliqué de tirer des conclusions de simples statistiques – et de tenir des raisonnements sérieux sur la base de concepts imprécis.

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