Enseignement des SES : fin ratée de la polémique
Jean-Edouard — 07/07/2008 - 18:15
J’allais me lancer dans une critique de la lecture du rapport Guesnerie par la presse, et notamment par Le Monde et Les Echos, avant de m’apercevoir que Denis Colombi m’avait fort durkehimiennement épargné cette peine.
Pour ceux qui n’auraient pas tout suivi, vous pouvez, après avoir lu le billet de Denis Colombi, jeter un coup d’œil ici. Si vous êtes convaincu que la microéconomie enseigne que les entreprises n’ont d’autre préoccupation que maximiser « l’harmonie sociale », allez de toute urgence lire ce billet, ce billet et ce billet.
Je souhaite juste revenir sur la partialité du Monde et des Echos, pour le moins inquiétante. Comment expliquer que d’un côté l’APSES semble plutôt bien accueillir le rapport, et que de l’autre les Echos le considèrent « accablant » pour les SES, et que Le Monde parle d’une « attaque en règle » ?
Pour ce qui est de l’enseignement de la partie économique du programme au moins (je laisse à de plus experts le soin de parler de la sociologie et du croisement des deux disciplines), il me semble que le rapport ne donne nullement raison aux petits positivistes de l’entreprise, c’est déjà ça. Le seul reproche grave que l’on ait fait aux SES, c’est de manquer d’objectivité et d’être idéologiquement orienté, en surfant comme toujours sur l’idée qu’un professeur de SES était nécessairement un dangereux gauchiste (voir portrait robot ici), sans quoi il choisirait un métier plus rémunérateur. Or, à part un passage sans doute trop mis en évidence par les journaux sur la « sinistrose » que pouvait véhiculer l’enseignement des SES, rien ne remet en cause l’objectivité de l’enseignement, que le rapport souhaiterait même voir étendu à toutes les classes de seconde.
Une attaque en règle ? A la lecture du rapport, il semblerait que les critiques portent sur les programmes plus que sur l’enseignement et restent assez mesurées : peut-être faudrait-il aborder les mécanismes de marché plus tôt dans le programme, faire plus de méthodologie en première, mettre en œuvre une plus grande continuité entre les programmes de première et de terminale. J’imagine qu’on réforme périodiquement de la même manière les programmes de physique ou de mathématique, dont personne n’attend qu’ils soient parfaits, et qu'on ne titre pas "Les mathématiques remises en cause" ou "La physique sur le banc des accusés".
En plus du fond, le ton est souvent on ne peut plus prudent et reconnaît la difficulté de la conception des programmes de SES :
« Comme on l’aura compris, les critiques esquissées sur les manuels renvoient aussi à la conception des programmes : c’est en partie l’étendue du champ couvert, la complexité des questions en discussion en regard du temps qui leur est accordé, qui explique l’inégalité des contenus et la difficulté de l’objectivité. Il faut donc élargir le champ et replacer ces critiques dans la perspective plus générale des objectifs assignés à l’enseignement des sciences économiques et sociales au lycée et des moyens mis en oeuvre pour les atteindre. L’analyse nous fera passer des causes immédiates de la mission au coeur de la réflexion qu’elle appelle. »
D’une manière générale, si attaque il y a, elle est scientifique et non idéologique : il doit être possible de mieux enseigner les SES et de donner des bases plus solides aux élèves. On peut discuter des propositions de la commission, mais au moins elles rejoignent probablement les préoccupations des enseignants. Voilà ce que Le Monde et Les Echos, convaincus que la commission ne pourrait raisonner que dans le cadre étriqué posé par Positive Entreprise et d’autres, appelle une « attaque en règle » ou une critique « accablante » !
Bref, si ce rapport avait été correctement lu par la presse, elle aurait titré « Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, confirme que nos chères petites têtes blondes ne sont pas endoctrinées en SES et se demande pourquoi on est venu le déranger ». Les idéologues de tout poil renvoyés dans les cordes, la polémique se serait tue pendant quelque temps et des spécialistes de la question auraient pu réformer les programmes tranquillement, loin des pressions de toute sorte (comme ils le font peut-être déjà tout seuls, après tout). A la place, cela devient « Roger Guesnerie, professeur au collège de France, confirme ce que nous disons depuis longtemps et préconise lui aussi la mort des SES ».
Dans ces conditions, on se demande comment l’histoire peut bien finir pour les SES au lycée, victimes du terrible théorème de Thomas (qui fait probablement partie d’une sociologie « critique et compassionnelle », je l’avoue) : « si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences. » Autrement dit, le « vrai » rapport Guesnerie se trouve dans Le Monde, celui dirigé par un certain Roger Guesnerie n’a aucune importance.



Si on récapitule...
Emmeline — 08/07/2008 - 21:35La blogosphère économique a traité ce seul sujet du rapport Guesnerie (et son corollaire, sa lecture par la presse) plusieurs fois déjà, quelques jours à peine après sa sortie : Denis Colombi, déjà cité dans le billet ; mais aussi Alexandre Delaigue (SM a juré de ne plus en parler, mais approuve selon toute vraisemblance, si l'on peut tirer la moindre déduction de ses billets précédents), Pierre Maura dans ses Jedi's Links (mais oui on avait remarqué leur absence, mais on se relaie pour vous la faire remarquer histoire de ne pas vous harceler), C.H.. Je m'attendais à une contribution de Mathieu Perona, mais visiblement les impératifs de la thèse sont encore pires que ce que j'imaginais (ou alors il se réserve pour son avantage comparatif, l'économie de la culture - allez lire ses remarques sur le rapport sur le livre numérique, en plus y a un teaser dedans), ou de David Mourey, mais ce fainéant est en vacances (ah les profs, ces sales fonctionnaires), ou en train de faire passer les rattrapages du bac.
Mais pour le coup ce qui est frappant est qu'on peut bien parler de "la" blogosphère d'économie, voire de sciences sociales, car tous les points de vue cités plus haut se rejoignent indéniablement. Pour défendre les SES d'abord - mais on s'y attendait après les billets de ces derniers mois ; pour se réjouir de l'évidente qualité du rapport, ensuite, alors même que la composition de la commission ne m'aurait pas encouragée à gager dessus ; pour déplorer la non-lecture qu'en a fait la presse, y compris spécialisée ; et pour s'interroger sur ce que doivent être l'objectif et le fondement des programmes, puisque le rapport a l'extrêmement bonne idée (pourtant pas si compliquée à avoir) d'en faire son objet d'analyse. Les programmes, pas les élèves, les idéologies, ou les profs (fainéants etc...).
A titre personnel, mon avis, non sur le rapport mais sur la discipline, se situe un peu (c'est commode) entre celui de C.H. et celui d'Alexandre Delaigue (tel qu'il le développait ici), qui ne sont d'ailleurs pas si éloignés mais partent de perspectives différentes. Je ne vais donc pas apporter grand-chose au schmiblick, mais j'ai la prétention de le donner quand même, en arguant de ma qualité de très probable benjamine des commentateurs, et donc selon toute vraisemblance la dernière à avoir usé ses jupons sur les bancs d'une classe, a fortiori d'une classe de SES. Evidemment, comme je suis d'accord avec eux, je ne soulignerai que les points de désaccord...
Pour résumer grossièrement, C.H. nous dit que le problème (ou du moins le flanc le plus exposé à la critique) des SES est qu'il s'agit plus d'une introduction à l'économie (plus qu'aux "problèmes économiques", on va encore provoquer une sinistrose) contemporaine qu'à la science économique à proprement parler. Je suis là-dessus entièrement d'accord, quoique pas pour dire avec lui que l'appellation "sciences économiques (et sociales)" est usurpée - l'étude de l'économie par les chiffres, la reconstitution de ces chiffres (les régressions, la construction du coefficient de Gini, des tables de mobilité en sociologie, etc...), le recours fréquent aux sources brutes me paraissent aller tout à fait dans le sens d'une démarche scientifique, et il faut mettre au crédit des SES que les élèves qui les ont subies sont probablement (mon échantillon n'est pas représentatif, mais s'il l'était j'écrirais "significativement") nettement plus au courant des différents ordres de grandeur ou raisonnements de base que la plupart de leurs camarades, ceteris paribus.
Je le rejoins également pour regretter (mais le regrette-t-il ?) l'absence d'introduction à la science économique. Je pense que cela pourrait se faire, comme cela se fait déjà (au moins en théorie) dans les classes préparatoires ECE, par la présence d'une heure par semaine (celle de demi-groupe, présente en Première et en Terminale - il me semble que l'objectif de formation d'une culture sociologique et économique de base dispensée à tous les lycéens généraux est largement suffisante pour la classe de Seconde) de science économique stricto sensu, notamment d'exercices de base de microéconomie et macroéconomie, qui pourraient au bac prendre la forme de questions pour ceux ayant choisi la dissertation (de même que, lorsque la majeure d'histoire-géo porte sur la géographie, on pose une question de commentaire de document historique), et d'une des questions préparatoires pour ceux ayant choisi la synthèse afin d'éviter "l'impasse".
Une heure, pas moins, peut-être un peu plus, qui permettra d'éviter de "tomber des nues" (copyright Delaigue) en débarquant à la fac d'éco, et surtout de perdre un semestre en ruminant sur le thème "avant on faisait des vraies choses concrètes là c'est du grand n'importe quoi" (réaction qui au passage est, sinon normale, du moins à attendre de gamins de 18 ans, et j'emploie ce terme en m'incluant quasi dans leur lot) , sans pour autant interdire celle-ci aux bacheliers S.
Et surtout sans barber les élèves. Car, et ce sera là mon point de désaccord avec lui, AD voit dans la volonté plus ou moins consciente de maintenir les élèves dans l'ennui et la passivité les plus absolus la cause des défaillances du programme, et notamment l'absence de formalisation. Je pense tout au contraire que c'est un autre type de mépris des élèves qui s'exprime ici, d'autant plus écrasant qu'il se veut bienveillant : surtout ne pas les croire capables de faire ne serait-ce preuve que d'une capacité minimale de formalisation, d'abstraction, de rigueur. Les pauvres chéris. Il n'est que de voir les réformes les plus récentes du programme de mathématiques de terminale (en vrac : suppression de l'exigence de la plupart des démonstrations ; QCM ; épreuve de vérification de lecture de mode d'emploi de calculatrice graphique ; et mon inoubliable sujet de spécialité (!) au bac : résoudre une historiette peuplée de chanteurs baptisés Cécile Pion ou Marcel Bardou qui n'avaient pas envie de se croiser dans un festival, plutôt que de nous dire simplement de "colorier un graphe", ce qui était pourtant déjà en soi tout un programme...) pour s'en convaincre.
Alors, oui, à cet âge dit ingrat on est forcément plus facilement ennuyés qu'à un autre - et c'est d'ailleurs à mon avis une des raisons du succès des SES, "ancrées" dans la vie de la cité -, donc pas plus de deux heures d'exercices afin de ne pas prendre trop sur les heures permettant de voir à quoi l'économie (et la science économique) sert "vraiment", et diablement intéressantes. Mais la démagogie a des limites.
Oh, autre point de désaccord : AD a écrit "horresco refFerens". Heureusement, c'est une fautte de frappe.
Problème avec le fil RSS
Antoine — 08/07/2008 - 23:09Je me permets de poster un commentaire sans rapport direct avec le rapport Guesnerie, n'hésitez pas à le virer s'il gêne ;-).
Je voulais signaler un problème avec le fil rss de Mafeco. Mon agrégateur (Liferea) refuse de lire le fil, pour cause "d'erreur lors de l'analyse syntaxique du flux".
Apparemment, le fil ne serait pas valide : http://feedvalidator.org/check.cgi?url=http://www.mafeco.fr/?q=blog/feed
C'est embêtant, j'ai déjà loupé plusieurs billets... ;-)
Merci !
Argh !
Emmeline — 09/07/2008 - 20:29ENCORE un problème avec le flux RSS ? nom d'un javascript, mais j'y connais rien moi... Comme d'habitude, je vais faire semblant d'essayer de réparer, puis les doléances seront transmises à qui de capacité, mais je ne promets rien. Désolée pour les désagréments.
EDIT : merci pour le lien vers le diagnostic, j'ai fait ce qui m'a semblé pouvoir améliorer la chose (et un peu de ménage à côté, notamment le passage à l'heure d'été). Si vous repassez par ici et pouvez me dire si ça a servi à quelque chose, je vous en serai très reconnaissante.
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