Economie, subst. fém. (1740 pour l’orth. mod.) : à peu près n’importe quoi.
Emmeline — 19/05/2009 - 00:00
D’accord, Sylvain Cypel est correspondant du Monde aux Etats-Unis, et ne pratique probablement plus sa langue maternelle autant qu’il le devrait, ce qui l’empêche de percevoir les nuances de la polysémie(1).
Ca explique qu’il ignore pas mal de choses :
- que faire de l’économie, au sens de "science économique" [qui semble être le sujet de cet article, puisqu’il est question à la première ligne de "science humaine", donc de la discipline], ne consiste pas à égrener les chiffres quotidiens du Dow Jones (ça, ça s’appelle être Jean-Pierre Gaillard, ou être imprimeur au Wall Street Journal), mais à analyser des problèmes à l’aide d’outils variés et rigoureux, et le cas échéant à y proposer des solutions ;
- que ladite science économique ne se réduit nullement au champ financier, quelque intéressant et glamour que soit celui-ci ; et que par ailleurs, comme le récent feuilleton orchestré par Jean-Edouard le montre bien, que ledit champ ne se réduit pas davantage à créer et pricer des "titres boursiers de plus en plus complexes", tant s’en faut ;
- qu’elle n’est pas non plus la mesure des "chiffres de l’activité économique" : là, c’est de la statistique qu’il parle, certes très liée à l’économie, mais qui ne s’y est jamais substituée ;
- que d’ailleurs les économistes (les vrais) n’ont pas attendu son prêche pour réfléchir à d’autres indicateurs que le PIB, Amartya Sen étant notamment à l’origine du développement de l’IDH (je croyais la chose connue, visiblement elle ne l’est pas assez) ;
- que la science économique ne consiste pas davantage à raconter l’histoire de tous ces grands vilains "escrocs de la crise" (on appréciera au passage le grandiose contresens sur Madoff, dont l’escroquerie n’avait précisément rien à voir avec la crise, si ce n’est qu’elle a indirectement mené à sa mise au jour) : on appelle cela, selon les cas et la qualité, le journalisme, le storytelling, ou trop souvent le n’importe quoi (en l’occurrence, par exemple) ;
- que la science économique, ce n’est pas non plus les malheureux pigistes des chaînes télévisées qui interrogeaient des "experts cravatés" à propos des tenants et aboutissants des destructions d’emplois (lesquels experts n’étaient souvent pas des économistes, justement) ;
- qu’il ne faut pas confondre science économique et activité économique, a fortiori actualité économique ;
- même si ça n’a vraiment pas grand-chose à voir, qu’il y a une excellente raison à la contre-performance récente du fonds mutuel de Jim Simons, qui n’est pas un hedge fund soit dit en passant : Simons gère bel et bien un hedge fund dont seuls lui et ses collaborateurs (donc pas "quelques actionnaires" sous-entendu "pourvus de passe-droits") sont actionnaires, car ses performances il est vrai époustouflantes exigent qu’il ne dépasse pas une certaine taille critique ; il a par ailleurs créé un fonds mutuel ouvert à tous (sous condition d’investissement minimal, s’entend - j’ai adoré le reproche implicite comme quoi c’était en fait la faute de Simons si tous ces pauvres gens confiants y-z-avaient perdu leurs maisons), géré comme tous les autres fonds, et qui a perdu de la valeur l’an passé comme tous les autres fonds ;
- que la science économique n’est toujours pas synonyme d’appât du gain ou d’encouragement à une quelconque idolâtrie du chiffre, même si la recherche de la maximisation du profit ou de l’utilité monétaire est une hypothèse qu’elle adopte souvent, mais certes pas toujours ;
- et qu’enfin avoir tout compris à la vie ne se résume pas à dire que quand on aura enfin pendu tous les vilains économistes déshumanisés, on pourra enfin appliquer la politique économique qui convient, consistant à brûler les méchants et récompenser les gentils. Surtout les gentils qui donnent des leçons de morale et de bonne conduite, si possible et qui sont rédacteurs en chef au Monde et correspondants à New York.
D’accord, Monsieur Cypel est diplômé de pas mal de choses, mais pas d’économie, quoique visiblement ça ne lui aurait pas fait de mal, ce qui explique qu’il ne connaisse rien à la science économique, pire : qu’il ignore jusqu’à la signification de cette expression. Mais alors, pourquoi s’est-il mêlé de pondre un article traitant d’économie ? et, pire que tout, pourquoi le Monde a-t-il publié cet article ? Dommage, juste le jour où j’allais presque me réconcilier avec leur service économie (Bravo Antoine Reverchon...)
EDIT : sur le même sujet, un billet joliment titré "L’économie elle est méchante".
(1) Encore que, précisément, la langue de David Ricardo fasse explicitement le distinguo entre economy et economics, ainsi d’ailleurs qu’entre economic et economical.



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