Toi aussi, avec la théorie des jeux, évite la Seconde Guerre mondiale (1/2)...
Jean-Edouard — 10/12/2009 - 00:00
Avertissement : ce billet est en deux parties, la première est surtout historique et est garantie 100% exempte de théorie des jeux, la deuxième sera plus théorique, j’espère qu’elle ne sera pas 0% historique.
Ce sera tout aussi efficace que le débat sur l’identité nationale selon Estrosi, moins nauséabond et plus intéressant. Exilé comme je le suis à la LSE, je mets à profit les rares avantages qui m’y sont accordés comme l’accès à la bibliothèque pour au moins bouquiner tranquillement des livres que j’aurais du mal à trouver en France, en allant un peu au hasard des rayons. En cherchant un livre d’économie que jamais je ne trouvai, je suis donc tombé sur un livre passionnant sur la pensée stratégique en France dans l’entre-deux-guerres (résultat de la méthode de classement dite « à l’anglaise », qui consiste à considérer que si la Providence veut que vous trouviez un livre, elle y pourvoira, et qu’il n’y a donc pas besoin d’imposer un ordre logique dans les rayons, c’est bien une idée de Français napoléono-cartésien obsédé par l’ordre et la raison ça encore). Cet ouvrage de Robert A. Doughty, datant de 1986, est sobrement intitulé « The Seeds of Disaster » (les graines du désastre) et repose sur une analyse minutieuse des différents textes produits par l’armée française entre les deux guerres mondiales, qu’il s’agisse des compte-rendus de réunions de l’état-major ou de publications dans des périodiques de l’armée.
En apprenti sociologue, je me suis dit tout de suite que c’était problématique, puisqu’il n’y a pas forcément de raison de supposer que ces textes reflètent réellement la pensée « de l’armée », ni que celle-ci ait appliqué en pratique ses préceptes théoriques. Il faudrait considérer que ces textes sont avant tout ce que l’armée donne à voir, déconstruire l’objet etc.
L’auteur arrive tout de même à convaincre assez facilement le lecteur que la doctrine militaire française a joué un grand rôle dans la défaite française de 1940, ne serait-ce que parce que sans cela on aurait du mal à comprendre ladite défaite : l’armée française était alors sur le papier bien plus puissante que l’armée allemande, bien préparée et considérablement réarmée depuis 4 ou 5 ans, peut-être même l’armée la plus puissante de l’époque. A vrai dire on sait que les nazis, s’appuyant sur les précédents de la Rhénanie et des accords de Munich, espéraient que la France n’interviendrait pas pour la Pologne. Il s’agissait donc d’un énième pari risqué d’Hitler, et lorsque la France déclara la guerre à l’Allemagne les militaires allemands ne donnaient pas cher de leurs chances de victoire. Pour l’auteur, les diverses causes immédiates de la défaite de 1940 (sous-estimation du risque de percée dans les Ardennes, manque de chars et mauvais emploi de cet arme, commandement trop centralisé et trop rigide, manque d’offensive…) n’étaient pas prévues par les Allemands à l’heure de l’invasion de la Pologne, et peuvent toutes se rattacher in fine à une « doctrine » militaire fautive développée pendant l’entre-deux-guerres. Fautive ne veut pas dire absurde, elle s’avère au contraire très cohérente et réfléchie, on est loin de l’idée que les généraux cherchaient simplement à « regagner le première guerre mondiale », simplement il ne s’agissait pas de la « meilleure réponse » à la stratégie allemande.
Quel rapport avec la théorie des jeux ? Il n’est pas question ici de détailler tout le livre, mais il me semble que l’argument principal se prête assez bien à une formalisation par la théorie des jeux. C’est intéressant pour le théoricien car les applications militaires sont toujours un bon « test » de la théorie, et lui sont très liées depuis les origines, quand la théorie des jeux était vue par les Etats-Unis comme un domaine de recherche secret et « stratégique ». C’est peut-être aussi intéressant pour l’historien puisque cela permet de simplifier et clarifier le raisonnement historique pour en faire ressortir les principales lignes de force. Et enfin le problème en question invite à étudier des variations intéressantes pour le théoricien.
En très très gros l’entre-deux-guerres aurait vu se développer le diagnostic suivant au sein de l’état-major français : 1. L’Allemagne reste la principale menace immédiate, elle dispose d’une population supérieure à celle de la France et d’un potentiel industriel bien plus important, la première guerre mondiale a montré qu’il n’était possible de la vaincre qu’au prix d’une mobilisation totale de la population et de l’économie. 2. Cette mobilisation prend nécessairement du temps, la France ne peut donc que mener une guerre défensive, casser l’attaque allemande et contre-attaquer. 3. Une grande partie du potentiel industriel de la France est situé très près de la frontière allemande, puisque gagner une guerre longue fera appel à ce potentiel il est impératif de défendre les zones minières et industrielles proches de la frontière.
La solution élaborée au fil des ans n’est pas si stupide : puisqu’il faut protéger la frontière à tout prix il faut établir des défenses le long des points vulnérables et économiquement importants, et se servir de l’armée d’active pour tenir garnison sur la frontière. Cela implique que l’armée d’active seule n’est pas capable de tenter une opération offensive ou d’intervenir dans un cadre limité à l’extérieur puisque cela laisserait la frontière vulnérable à une offensive ennemie. En cas de guerre ouverte en revanche, les réserves seront mobilisées et la « nation en armes » viendra renforcer les régiments déjà mobilisés, qui ralentiront l’attaque ennemie pour laisser le temps à la mobilisation de se faire. Une fois complète, l’armée française aura les moyens d’arrêter l’attaque allemande, avant de contre-attaquer.
Le problème de cette solution, c’est qu’elle rend la France incapable d’engager des opérations limitées. Ainsi l’auteur se sert de différents témoignages et documents officiels pour montrer que dans diverses crises comme la guerre d’Espagne ou la remilitarisation de la Rhénanie le gouvernement français avait demandé à l’état-major s’il était possible d’intervenir de manière limitée (envoyer quelques troupes en Espagne soutenir l’armée républicaine par exemple), pour se voir répondre que c’était impossible : ou bien il fallait décréter la mobilisation générale et entrer dans une guerre longue, ou alors ne rien faire. En d’autres termes la France accepte de perdre toute capacité offensive limitée pour conserver un maximum de chances dans une guerre totale et défensive.
Ce choix peut se comprendre, mais a eu des conséquences néfastes : d’abord il a en partie convaincu les nazis soit de la faiblesse soit au moins de l’irrésolution de la France. Ensuite, l’effort de réarmement de la France a fait passer cette dernière pour militariste et belliqueuse auprès de ses alliés anglais et belges, tandis que ses alliés d’Europe de l’Est comme la Tchécoslovaquie sacrifiée aux accords de Munich ou la Pologne ne pouvaient pas comprendre comment un pays à l’armée si puissante sur le papier pouvait céder à l’Allemagne. L’URSS aussi a pu en déduire que les Français acceptaient tacitement l’expansion de l’Allemagne à l’Est pourvu qu’on les laisse tranquilles, ce qui n’a pas peu contribué à la signature du pacte germano-soviétique.
Suite au prochaine épisode, où nous verrons qu’on peut dire tout ça beaucoup plus simplement dans un petit jeu dynamique à trois périodes.



J’attends moi aussi la suite
henriparisien — 16/02/2010 - 12:35J’attends moi aussi la suite avec impatience…
Sur la seconde guerre mondiale et la débâcle, il y a plusieurs témoignages qui m’ont beaucoup impressionné. La biographie d’Yves Rocard (dont je n’ai malheureusement pas trouvé les références sur amazone et qui doit être épuisée, la légende du siècle d’Alfred Sauvy (http://www.amazon.fr/trag%C3%A9die-France-G%C3%A9rard-Fran%C3%A7ois-Dumo... ) la vie devant soi de Raymond Gary (http://www.amazon.fr/Vie-devant-soi-Romain-Gary/dp/270115264X/ref=sr_1_2... ).
Si les mécanismes que vous décrivez, ne sont pas (au moins dans ma mémoires) mentionnés, il y a par contre en filagramme cette planification de la défaite avant qu’elle n’ait lieu.
En particulier, ces positions de replis que l’on avait affectées aux civils. C’était déjà discutable pour les populations du front (alsace, Lille). Cela devenait absurde quand il s’agissait d’évacuer Paris. Pourtant, c’était prévu. J’ai ainsi une grande tante qui s’est retrouvé avec son mari et son fils en bas âge, à Bordeaux (dernière position de repli prévue) et qui voyait l’armée allemande progressait tranquillement.
Il y a aussi un article de Quatremer sur la prise d’un fort en Belgique (http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2009/08/ebenemael-ou-le-f... ).
C’est assez fascinant ce délitement total d’une nation devant un effort (vaincre l’armée allemande) que tout le monde présentait comme très difficile.
'Doughty a participé à un
Sincère Nain — 16/02/2010 - 12:35'Doughty a participé à un numéro spécial de la revue Autrement en 2000 consacré à "Mai-juin 1940, Défaite française, Victoire allemande - Sous l’oeil des historiens étrangers" en y publiant un article intitulé "L’échec de la logique et de la raison" ...
'Merci pour tous ces
J-E — 16/02/2010 - 12:36'Merci pour tous ces renseignements, j’irai voir ça (vous êtes bien renseigné décidément). Je ne sais pas si c’est un échec de la logique et de la raison, c’est plutôt une trop grande confiance dans un raisonnement qui négligeait complètement le fait que l’adversaire réfléchit également, en d’autres termes la stratégie française était la solution d’un "problème de décision" et pas d’un jeu.
Bonjour JE, Je vois que ton
LDB — 16/02/2010 - 12:36Bonjour JE,
Je vois que ton séjour à la LSE te donne envie de revenir à des questions fondamentales de l’histoire de France et de l’Europe en général. Billet très intéressant dont j’attends la suite avec impatience...
'C’est pas pour vous mettre
Serenis Cornelius — 16/02/2010 - 12:36'C’est pas pour vous mettre la pression, mais on attend la suite avec impatience.
WOW!
Sincère Nain — 16/02/2010 - 12:37'Un article susceptible de vous intéresser : "L’idéologie de la "défensive" et ses effets stratégiques : le rôle de la dimension cognitive dans la défaite de 1940" de Philippe Garaud, Directeur de recherche au CNRS, publié dans la Revue française de Sciences Politiques en 2004 et téléchargeable gratuitement ici : http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=RFSP&ID_NUMPUBLIE=RFSP_545&ID...
"regagner le première guerre mondiale" ... je vois que vous vous acclimatez quand même pas si mal à votre pays d’adoption (momentanée)
La suite
aerobar — 16/02/2010 - 12:37'On embrasse la Providence sur les deux joues, même si c’est surtout à vous que revient l’honneur de cet excellent article !
Jardin d'acclimatation
J-E — 16/02/2010 - 12:38'Espérons que je n’y perde pas mon identité nationale, ce serait trop bête.
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