Toi aussi, avec la théorie des jeux, évite la Seconde Guerre mondiale (2/2)...
Jean-Edouard — 13/12/2009 - 00:00
Venons-en à la modélisation. Supposons un jeu en trois périodes : 1936 (remilitarisation de la Rhénanie et guerre d’Espagne), 1938 (accords de Munich) et 1939 (invasion de la Pologne).
En 1936 Hitler remilitarise la Rhénanie suite à la ratification du pacte franco-soviétique, il s’agit d’une violation du traité de Versailles. Paris envisage d’intervenir militairement mais Londres prévient que le Royaume-Uni ne suivra pas. Supposons que si la France envoie des troupes pour empêcher la remilitarisation de la Rhénanie l’Allemagne peut soit reculer, soit entrer en guerre. En cas de guerre la France est mal préparée puisque ses troupes actives sont déjà engagées sur le territoire allemand, et ne peuvent ni défendre la frontière ni servir de « squelette » à l’armée de réserve en cours de mobilisation. Notons G(cH) et –G(cH) les paiements respectivement de l’Allemagne et de la France dans ce cas, il s’agit par exemple de la probabilité de victoire de l’Allemagne, qui dépend du « coût » de mobilisation pour la France, cH si l’armée d’active est à l’extérieur, avec G une fonction croissante. Si l’Allemagne recule la paix est sauvée, pour simplifier on suppose que dans ce cas l’Allemagne ne peut plus agir à nouveau et obtient P(0) (paiement en cas de paix), la France –P(0)-c, où c est le coût d’une intervention. Si la France n’envoie pas de troupes, l’Allemagne remilitarise la Rhénanie et est dans une meilleure position stratégique que précédemment, supposons que la valeur militaire d’une Rhénanie réoccupée soit de v1.
Arrive 1938, l’Allemagne a une nouvelle opportunité d’accroître sa puissance, la France une nouvelle occasion d’intervenir (toujours sans le soutien anglais). Si la France intervient et que l’Allemagne ne recule pas, une guerre s’ensuit et donne maintenant les paiements –G(cH+v1) et G(cH+v1), reflétant le fait que l’Allemagne est plus puissante qu’avant la remilitarisation de la Rhénanie. Si l’Allemagne recule les paiements sont de –P(v1) – c, P(v1) : la paix est sauvée mais avec un partage plus favorable pour l’Allemagne. Si la France n’intervient pas, l’Allemagne occupe la région des Sudètes, puis en 1939 le « Protectorat de Bohême-Moravie », avant de satelliser la République Slovaque, tout cela a une valeur v2.
Arrive enfin 1939 : l’Allemagne peut décider de déclencher une guerre en envahissant la Pologne, mais dans ce cas la France n’est pas directement attaquée et a un coût de mobilisation de cL seulement, avec cL < cH, c’est exactement la configuration désirée par l’état-major. Les paiements sont alors –G(cL+v1+v2), G(cL+v1+v2). Si l’Allemagne n’attaque pas, alors les paiements sont –P(v1+v2), P(v1+v2).
Tout cela est résumé dans l’arbre suivant, élaboré avec le logiciel Gambit, que je recommande fortement.

Pour simplifier supposons qu’on a G(x)=x et P(x)=1+x. Selon les valeurs des paramètres on a différents équilibres. Le calcul de l’état-major français est qu’ultimement si l’Allemagne attaque la France sortira victorieuse parce que cL est faible (le dispositif prévu rend la France forte en défense), en revanche cela est obtenu au prix de cH et c élevés (incapacité à intervenir). Le chemin à l’équilibre serait donc « Laisse-Laisse-Paix ». Il y a plusieurs façons d’obtenir cet équilibre.
Par exemple il suffit d’avoir cL<1 et cH > v1+v2 pour que la France préfère ne jamais intervenir parce qu’elle sait que dans chaque cas l’Allemagne choisira d’attaquer une France affaiblie par l’envoi de troupes à l’extérieur. Voici par exemple le jeu pour v1=2, v2=3, cL=0, cH=10, c=2 :

La France peut même décider de ne pas intervenir si elle sait que l’Allemagne se retirerait face à une intervention, mais trouve qu’intervenir est trop coûteux (politiquement par exemple). Il suffit d’avoir cL<1, cH<1, c > v1+v2. Voici par exemple le jeu pour cL=0, cH=0.5, v1=2, v2=3, c=6.

On comprend mal alors comment la deuxième guerre mondiale a pu se déclencher, puisque dans chaque cas l’Allemagne devrait savoir qu’elle n’a pas intérêt à attaquer en 1939. Une possibilité est que les Allemands croient en d’autres paramètres, compatibles avec ce qu’ils observent (non intervention en 1936 et en 1938) et avec une France faible. Par exemple pour un équilibre « Laisse-Laisse-Guerre » il suffit d’avoir cL > 1 et cH > cL+v1+v2. Voici le jeu pour cL=2, cH=8, c=0 et toujours v1=2, v2=3.

Ici les Allemands pensent que la France est de toute façon faible, qu’elle a de grandes chances de perdre la guerre dans tous les cas mais qu’elle préfère céder tout le temps dans l’espoir d’avoir une guerre défensive, moins grave pour elle qu’une guerre offensive. Les Allemands accroissent donc leur potentiel militaire, puis attaquent quand ils sont au maximum de leur puissance.
Ce qui est intéressant dans cet exemple, c’est que l’attitude de la France a manifestement été interprétée comme un signe de faiblesse (dernier jeu de paramètres), alors que la vraie raison de la non-intervention de la France était peut-être bien plus une grande confiance dans sa capacité à se défendre en cas d’agression, même face à une Allemagne agrandie. Dans une version de ce jeu en information imparfaite où l’Allemagne ignorerait partiellement la puissance militaire de la France, on peut imaginer que selon les paramètres ne pas intervenir pourrait être aussi bien un signe de faiblesse (j’ai trop peur d’une guerre offensive) qu’un signe de force (je suis très confiant dans mes capacités défensives). Plus intéressant encore, on pourrait retrouver la stratégie que certains commentateurs prêtent à Hitler : tenter plusieurs coups de main successifs, en pariant à chaque fois sur la faiblesse des démocraties occidentales et pour « tester » leur résolution. L’attaque de la Pologne pourrait venir d’une mauvaise estimation de la puissance de la France, et cette mauvaise estimation à son tour pourrait venir de l’incapacité de la France à « signaler » sa puissance militaire, justement parce que forte comme faible elle peut avoir intérêt à céder, jusqu’à ce que l’enjeu soit trop important.
Si on s’était la peine de réfléchir à tout ça dans l’entre-deux-guerres en appliquant les outils de la théorie des jeux, la remilitarisation de la Rhénanie aurait été empêchée, suite à quoi Oskar Morgenstern ne serait pas parti aux Etats-Unis en 1938. La théorie des jeux ne serait donc pas née, le paradoxe temporel ainsi créé aurait mis fin à cet univers et on n’aurait donc plus à s’occuper de « notre » identité nationale, ni même des problèmes climatiques.



'Pas mal du tout. Ca tombe',
alexandre delaigue — 16/02/2010 - 12:46'Pas mal du tout. Ca tombe', 'Pas mal du tout. Ca tombe bien, je cherchais quelques applications militaires pour mes élèves, je pense que je vais recycler ce jeu très bientôt.
Pour la modélisation en information imparfaite, Signorino avait fait une formalisation de la guerre des Malouines dans laquelle l’Argentine doit décider si l’Angleterre est "Faucon" ou "colombe" (c’est à dire, si pour la GB le coût du conflit est supérieur ou inférieur au coût de la perte des Malouines). Le jeu est présenté sur cette page :
http://www.rochester.edu/College/PSC/signorino/courses/272/Perceptions%2...
Un autre élément qui serait intéressant à modéliser, c’est la décision de ne pas prolonger la ligne Maginot le long de la frontière belge. La prolonger était premièrement un acte agressif de la part de la France, puisque cela traduisait le fait qu’on supposait que l’Allemagne était prête à envahir un pays neutre; par ailleurs cela indiquait que dans ce cas, la France contrairement à ses engagements ne défendrait pas la Belgique. Par ailleurs ne pas la prolonger accroissait la probabilité de participation britannique, en obligeant l’Allemagne à passer par là et donc les anglais à intervenir.
La théorie des jeux ne serait donc pas née...
Sincère Nain — 16/02/2010 - 12:46'Allez savoir ...
Quelle est la part de l’apport spécifique d’Oskar dans sa collaboration avec Janos aka John ? Comme vous le notiez dans votre revue critique de l’ouvrage dirigé par Roy Weintraub (Toward a history of game theory), "la voix contrapuntique de Morgenstern est donc pour le moins discrète" (note 4, page 5) ...
Et qui sait si quelqu’un, en France ou ailleurs, n’aurait pas repris le flambeau abandonné par "notre" Emile Borel "national" (http://pagesperso-orange.fr/alta.mathematica/theoriedesjeux.html ) ?
Bon, mais vous savez tout ça mieux que moi ...
'Euh .. logiciel Gambit
Visiteur discret mais bienvenu — 16/02/2010 - 12:46'Euh .. logiciel Gambit (lien)', 'Euh .. logiciel Gambit (lien) cela ne veut pas dire qu’il devrait y avoir un lien vers le logiciel ?
Ou alors c’est la béta de FF 3.6 qui buge
Merci
Corrigé, merci.
'Je ne suis pas vraiment
henriparisien — 16/02/2010 - 12:47'Je ne suis pas vraiment d’accord avec cette phase :"L’attaque de la Pologne pourrait venir d’une mauvaise estimation de la puissance de la France".
Vous raisonnez comme si la France avait gagné la guerre et que l’Allemagne avait eu tord de l’y pousser en 39. La suite - la débâcle - a prouvé que la puissance de la France était plutôt nulle.
D’un strict point de vu formel, vous montrez que les renoncements successifs de la France, pouvait être interprété comme celle d’un pays sûr de sa force en cas d’invasion par l’Allemagne. Mais je ne crois pas que cela soit l’avis d’un seul commentateur de l’époque... Et il me semble qu’il s’agit d’un contre-sens historique.
Début 36, l’Allemagne d’Hitler est totalement isolée entre le pacte franco-soviétique, la conférence de Stresa et la petite entente. Je me permet de prendre quelques extrait de la chronologie de wikipedia de l’année 36 :
7 mars : Remilitarisation de la Rhénanie en réaction à la ratification du pacte franco-soviétique.
29 mars : Élections au Reichstag et plébiscite en faveur d’Hitler.
18 juillet : Début de la guerre civile espagnole déclenchée par le soulèvement des généraux insurgés contre la République
25 octobre : Adolf Hitler et Benito Mussolini annoncent leur alliance.
Pour résumer, la France début 36, est à la tête d’une coalition intégrant quasiment tout les pays d’Europe contre l’Allemagne. Deux ans plus tard, il ne lui reste comme seuls alliés que l’Angleterre, la Tchécoslovaquie et la Pologne.
La remilitarisation de la Rhémanie, est lancée avec 3 bataillons (3 000 hommes). C’est à dire que l’allemagne ne risque pas grand chose en cas de réaction militaire de la France.
Son objectif est de montrer que la France n’était plus capable de tenir ses engagements, bien plus que l’occupation effective d’une zone démilitarisée. Elle aurait pu obtenir ce dernier résultat par un processus identique à celui du rattachement de la Sarre (fait en 35 après un référendum) qui n’aurait pas humiliée la France.
Une intervention limitée contre ses trois bataillons n’aurait sans doute pas eu de grande conséquence pour Hitler.
On a donc - dès 36 - un coût diplomatique très élevé en cas de non intervention pour la France. A l’opposé, même si le coût militaire est faible en cas d’intervention, la légitimité diplomatique n’est pas évidente. La Ruhr est une terre allemande et l’intervention de 23 n’avait pas été un franc succès diplomatique.
En fait, tout c’est passé entre 36 et 40 comme si la France avait cessé d’exister sur la scène diplomatique. Même son entrée en guerre en 39 n’a eu presque aucune conséquence puisque jusqu’a la fin de la "drôle de guerre", la seule intervention française a lieu sur un terrain périférique et sans conséquence pratique (la Norvège en 40).
Le défaut de votre modélisation, c’est de considérer comme acquis, qu’après le coup de 36, Hitler aller jouer le coup de 38 puis de 39... L’espérance française, c’était de se dire qu’une fois les revendications légitimes des allemands satisfaites, tout s’arrêterait.
Par certain coté, on est un peu dans ce cas de figure avec l’Iran d’Ahmadinejad. Il serait préférable qu’il n’ait pas la bombe. Mais d’une part on aura du mal a l’empêcher de l’avoir et d’autre part, même s’il l’a, il est fort probable qu’il ne l’utilisera pas contre Israel.
Alors, faut-il intervenir en Iran ou pas ?
...
jeune visiteur — 12/03/2010 - 11:32Je commence par les présentations et félicitations d'usage, en tant que jeune étudiant en économie j'apprécie votre blog qui a le mérite minimum de stimuler mon intéret pour cette matiére.
Je ne suis ni spécialiste de l'histoire de la seconde guerre mondiale ni de la théorie des jeux, mes connaissances me permettant (pour l'instant :-) ) uniquement de comprendre les articles (j'espére en tout cas) et non pas d'apporter vraiment sur le fond économique.
Dans mes souvenirs, mes professeurs d'histoire ont souvent insisté sur le sentiment générale de la population française, élément qui pourrait avoir sont importance. En effet il me semble que l'immobilisme provient en grande partie du fait que la population française ne voulait pas d'une guerre (le souvenir de 14-18 en étant certainement responsable,par exemple Blum est revenu en héro des négociation avec l'allemagne évitant la guerre ).
Le cout politique était majeure pour le gouvernement du front populaire qui avait fait beaucoup (à mon sens de jeune idéaliste) sur la politique intérieure, d'ailleur la non intervention en Espagne est aussi dus à un consensus politique du meme front populaire (les centristes étant contre et les communistes pour, Blum a choisi de satisfaire les centristes ayant déja fait des efforts).
Donc je voulais en venir au fait que la stratégie de la France est peut etre dus à une impossibilité d'action, et celle de l'Allemagne en effet au constat d'un faiblesse française non pas militaire mais politique.
Je pense (j'espere...) cette apport assez important.
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