A scandinavian prayer
Jean-Edouard — 12/10/2012 - 19:44
C'est avec une certaine surprise que je me suis récemment vu rappeler l'imminence de l'attribution du PBSMANISA"PNE"VEOUOCCFME, ou Prix de la Banque de Suède en la Mémoire d'Alfred Nobel, Improprement et Scandaleusement Appelé "Prix Nobel d'Economie" par les Vilains Economistes Orthodoxes Ultralibéraux qui Ont Causé la Crise Financière et Mangent les Enfants. Il faut dire qu'entre la crise de la zone euro, l'union bancaire et autres urgences il y a pas mal d'autres sujets autour de la machine à café en ce moment.
Ce rappel à la "virtualité" a été occasionné par quelques questions qui m'ont été posées pour la rédaction d'un article intéressant sur les "oubliés" du prix Nobel, en économie comme dans d'autres disciplines. Vous pouvez le lire sur Slate.
Cette échéance est aussi l'occasion de me rendre compte que je n'ai même pas encore eu le temps de finir ma note sur Williamson, prix Nobel d'économie 2009. J'ai tout de même lu une trentaine d'articles plus pas mal d'autres choses, et pris des notes suffisantes pour écrire une dizaine de pages, donc il ne reste plus qu'à synthétiser tout ça. J'ai peur néanmoins de ne pas en avoir le temps avant lundi prochain, jour de la remise du prix 2012. Aussi adressé-je solennellement cette prière au Comité Nobel : merci de ne récompenser cette année qu'un seul candidat, deux au maximum, sinon mon retard va s'accumuler de manière non compatible avec mes conditions d'Inada. Merci d'avance.
C'est comme d'habitude la période des prédictions et des rumeurs. J'ai entendu notamment les noms de Tirole et de Barro (séparément, pas ensemble selon toute probabilité). Clairement ils sont tous les deux sur la fameuse "short list", quant à savoir pourquoi ils seraient choisis cette année plutôt qu'une autre, allez savoir. Comme l'an dernier (voir ce billet, et plus généralement ceux de la section Prix Nobel, récemment créée pour rassembler les billets sur le sujet) un certain nombre de prédictions me semblent assez naïves.
Pour la quatrième année consécutive Shiller est souvent cité, l'idée étant probablement qu'il faut récompenser un financier "non néo-classique" pour montrer qu'il y a aussi des financiers gentils. Ross est également cité par Thomson Reuters pour l' Arbitrage Pricing Theory, ce qui me semble un peu naïf aussi. De mon point de vue le raisonnement du comité Nobel est probablement quelque chose comme : « donnons le prix au chercheur ou aux chercheurs dans notre stock qui nous semblent les plus importants, sous contrainte de garder un certain équilibre entre champs (pas de macro deux années de suite), de garder l’approbation de la majorité des économistes académiques, de ne pas trop prêter le flanc à des critiques de l’opinion publique, et en gardant à l’esprit que certains économistes méritants peuvent disparaître si l’on attend trop longtemps ». C’est un peu long mais à mon avis pas très éloigné de la réalité.
Beaucoup de prédictions au contraire font l’erreur de penser que le comité Nobel est formé de journalistes et pas de personnalités du monde académique. Je pense que pour la plupart des membres du comité le fait que nous soyons au centre d’une crise financière n’est en rien un argument pour récompenser quelqu’un comme Shiller. Cela pourrait être le cas éventuellement si le prix ou la profession économique étaient (encore plus) violemment attaqués, mais sans cela je pense même au contraire que le comité préfèrerait attendre une période plus calme pour récompenser Shiller, afin que personne dans le monde académique ne puisse suggérer que le nouveau lauréat n’a eu son prix que grâce à un contexte favorable.
Inversement, je pense que le comité préfère autant que possible ne pas récompenser des candidats à un moment où leurs travaux seront mal interprétés dans les media. Difficile de récompenser Fama par exemple sans que les journaux titrent « l’efficience des marchés financiers primée par le comité Nobel » et que le grand public conclue à l’indécrottable absurdité du PBSMANISA"PNE"VEOUOCCFME. Difficile aussi de récompenser Barro, même pour des travaux qui n’ont rien à voir, sans s’attendre à ce que des petits malins remarquent qu’en pleine crise de la dette souveraine on récompense l’auteur d’un théorème selon lequel la politique budgétaire est entièrement neutre.
Du coup c’est peut-être une bonne année pour Jean Tirole. Très consensuel dans le milieu académique, il sera aussi bien reçu par l’opinion publique pour ses travaux liés à la finance, enfin il n’y a pas eu de micro depuis quelque temps (si l’on excepte Diamond en partie). Bref, un candidat idéal. Trop idéal peut-être : devant la difficulté de l'exercice de sélection le comité a tout intérêt à faire passer devant des candidats plus contestés dont le timing serait meilleur, ou des candidats plus vieux, et garder des candidats plus évidents pour une année de manque d'inspiration.
Quelque part le mieux qu'on puisse souhaiter et d'être surpris lundi. Le prix lui-même serait sans doute moins intéressant si l'on ne récompensait que les économistes les mieux classés du moment en termes de publication (ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas les récompenser !). L'intérêt de mettre en place une procédure compliquée et de faire réfléchir tant de gens intelligents à une sélection me semble plutôt être de revenir sur des contributions dont le rôle a été fondamental, sans que tout le monde s'en soit nécessairement aperçu, ou de récompenser de grands économistes dont les noms pourrait autrement pu trop facilement tomber dans l'oubli dans une discipline à la mémoire très courte. Autrement dit, l'intérêt du prix est qu'il dessine en temps continu l'histoire récente de la discipline, ou au moins une présentation idéale de cette histoire. Dans tous les cas, un ou deux seulement, merci d'avance.
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My vote!
Adrien — 12/10/2012 - 20:00La nomination est elle vraiment faite sous la domination de l'école néo-classique? Entre macro, finance, behavioral, peut on n'avoir que des économistes "orthodoxes"? Peut on faire un tableau ou des statistiques vaguement objectives?
Par exemple j'aimerai bien voter pour Hyman Minsky, mais comme il n'est plus de ce monde, je me rangerai sur Steve Keen. Il est, je crois, post-keynesien. Par contre je ne connais pas le numéro auquel je dois envoyer un texto! :)
(ça me fait penser : l'élection d'un prix Nobel peut elle ressembler à un concours de beauté?)
Parce qu'en plus d'être
Mat — 13/10/2012 - 22:28Parce qu'en plus d'être ultra-libéraux ils mangent des enfants ? Du coup peut-on vous considérer comme un baby-sitter fiable ? (Pas sûr que cette tentative d'humour soit couronnée de succès...)
A voir les pronostics et les récompensés de l'an dernier, Aghion et Howitt devront patienter pour obtenir ce prix. Pourquoi pas des individus dans la mouvance d'E. Saez, etc. qui travaillent sur l'évolution des inégalités ? Ou du côté de l'économie du développement ? Quoique vu les noms de Tirole, Barro... ils ne sont peut-être pas de "taille".
Dans l'avenir je verrais bien D. Acemoglu récompensé. Mais ce jour-là j'aurai une pensée émue pour vous vu la production de cet auteur...
Est-ce que Mafeco sera le premier parmi les blogs français à annoncer le(s) vainqueur(s) ? Rendez-vous lundi pour le savoir.
Bon week-end.
@Adrien, @Mat
Jean-Edouard — 16/10/2012 - 21:08Désolé pour le délai, dû au énième plantage du blog.
@Adrien : il suffit de regarder la liste des lauréats pour se convaincre qu'on ne donne pas le prix qu'à des "néo-classiques" ou à des "orthodoxes", quelles que soient les définitions qu'on donne à ces termes. Pour le concours de beauté je ne pense pas. Le comité ne peut pas se permettre de nommer quelqu'un qui ne serait pas reconnu par une trop grande partie de la communauté académique, mais inversement je ne vois pas leur intérêt à nommer la personne que cette communauté attend. D'ailleurs quand on voit les prédictions avancées par les économistes eux-mêmes sur qui remportera le prix, on voit que le comité arrive presque toujours à les surprendre.
@Mat : je ne suis probablement pas un baby-sitter fiable mais je ne sais pas si c'est dû à mon habitude de manger des enfants. Pour les pronostics encore une fois il faut être patient, le Nobel récompense les noms "chauds" d'il y a trente ans et plus. Pour être le premier à annoncer les vainqueurs il aurait fallu que je n'eusse pas diverses réunions hier après-midi, et que le blog fonctionnât normalement.