Economie et débat politique

Prépas : économisons le débat

Un court billet d’actualité, pour changer des billets sur le prix Nobel. On peut néanmoins aller lire sur Slate.fr un billet récent que nous avons écrit en réaction aux interventions de Paul Krugman sur la dégradation de la dette souveraine française. Dégradation sur laquelle nous nous gardons bien d’avoir une opinion, ce qui fait que dans cette chronique nous nous interrogeons plus généralement sur la place des Nobel et des économistes experts dans le débat public.

Au-delà de notre avis (d’anciens préparationnaires extrêmement reconnaissants envers une bonne partie des professeurs que nous avons croisés dans quatre classes à nous deux, disons-le tout de suite), nous avions envie de donner quelques arguments économiques sur la question actuelle des salaires des profs de prépa, qui semble tristement symptomatique de la manière complètement démagogique – ce qui est mal – et absurde – ce qui est pire – dont sont abordées toutes les questions sur les rémunérations, les statuts ou les retraites des fonctionnaires.

I. L’économie vocation, sous-champ de l’économie bisounours

Préambule : pour bien comprendre cette section, il est recommandé d’avoir lu ce billet.

Les fonctionnaires partagent en effet avec les grands patrons (quand ils ne sont pas choupinous) et les footballeurs le privilège de voir régulièrement la rémunération de leur travail discutée sur la place publique et jugée selon des critères que l’on songe beaucoup moins souvent à appliquer à d’autres professions, à savoir d’une part l’adéquation de la rémunération à l’effort fourni dans l’absolu, et d’autre part sa justice relativement aux rémunérations atteintes dans d’autres professions comparables(1).

Dans les articles s’intéressant au premier critère, on trouve les descriptions détaillées du métier de prof de prépa, avec pour but d’informer le lecteur curieux de savoir si leurs horaires et conditions de travail sont suffisamment détestables pour rendre leurs salaires moralement acceptables : copies à corriger, cours à préparer, pression, longues vacances… Dans les articles ou les discours mettant plutôt l’accent sur le deuxième, ce qui n’est pas exclusif, on a les comparaisons avec les enseignants en ZEP : est-il normal que ceux-ci soient moins bien payés alors qu’ils font un travail plus difficile ? Tout cela relève d’une survivance de l’idée que certains emplois (chercheurs, enseignants, infirmières ou dans une moindre mesure médecins) sont plus des vocations que des métiers et ne devraient somme toute pas être rétribués, ou alors selon des critères très particuliers. Comme par hasard, ces métiers sont aussi assez largement féminisés. De la même manière, les ONG sont connues pour être d’exécrables employeurs (Génération Précaire se gargarise encore d’un poste permanent de stagiaire au sein de l’organisation PlaNet Finance de Jacques Attali, rémunéré à 450 euros par mois plus tickets restaurant, parce que Jacques, c’est un mec bien).

Or ces interrogations n’ont économiquement aucune raison d’être. Pour paraphraser un célèbre économiste, se demande-t-on (avec une telle fréquence et une telle véhémence) si l’argent gagné par son boucher correspond bien à la pénibilité de son travail ? Si l’écart de salaire entre lui et son garçon boucher est vraiment justifié par un différentiel de compétences ? Connaît-on même seulement le revenu du maître boucher et de son compagnon ? Plus généralement, y a-t-il quelqu’un qui s’imagine que les salaires relatifs des différentes professions reflètent ne serait-ce qu’un tant soit peu leurs pénibilités respectives (autrement que par une corrélation négative) ? Pourquoi diable alors faudrait-il que les salaires dans certains métiers soient jugés à cette aune, et que l’Etat entre tous les employeurs se base (ou prétende se baser) sur de telles considérations ?

La seule explication que nous voyions est la suivante : la fonction publique, c’est l’Etat ; l’Etat, c’est l’intérêt public ; et l’intérêt public, c’est gentil. Comme à la base tout le monde doit être gentil, les fonctionnaires doivent être doublement gentils et donc consentir à travailler juste dans l’attente des bisous que les gentils usagers leur feront en guise de remerciement. En tout cas, c’est le raisonnement que semblent publiquement tenir nombre de tenanciers de café du commerce et de commentateurs politiques. Voire de ministres de tous bords. De même, le recrutement doit être fait en fonction de la gentillesse des candidats, et non en fonction de leurs compétences. D’ailleurs généralement avoir réussi un concours anonyme et être bien qualifié pour les fonctions que l’on prétend exercer sont d’éminentes preuves de méchanceté – voir les vomissements anti-énarques récurrents et les commentaires à cet article de Rue89 qui avaient littéralement désespéré Emmeline à l’époque où elle avait encore des illusions.

Si on a la méchanceté de ne pas être convaincu par le paragraphe précédent, il faut constater que les débats tournant autour de la question « les profs de prépa méritent-ils leurs salaires » tombent complètement à côté de la plaque. L’Etat décide simultanément d’un nombre de postes à pourvoir et d’une grille salariale, c’est-à-dire en somme d’une fonction de demande de travail. La principale question qu’il devrait se poser est comment est constituée l’offre en face, c’est-à-dire combien de personnes vont postuler, et quelle sera la qualité des candidats.

Il y a donc deux questions à se poser pour un décideur public : 1. Comment va réagir l’offre de profs de prépa, aussi bien en termes de quantité qu’en termes de qualité, à une baisse de salaire de disons 10% sur une carrière ? 2. Quel sera l’impact de ce changement sur le fonctionnement du système des prépas, et quel poids donner à cet impact ?

II. Les professeurs de prépa aussi répondent aux incitations

Pour répondre à la première question, il faudrait s'interroger sur les autres options qui s'ouvrent aux postulants ou aux professeurs en poste. Certains parmi les seconds pourront davantage qu'avant être tentés de rejoindre les prépas privées qui seront ravies de l'opportunité.

Mais l'effet sera évidemment plus fort à long terme sur les premiers : on peut s’attendre à ce qu’il y ait moins de postulants aux concours de l’Education nationale, au profit peut-être de thèses et de postes de maîtres de conférences, en France mais peut-être plus encore à l'étranger, et probablement encore davantage au profit du secteur privé (hors éducation), surtout dans les sciences où la demande est forte (ce qui à terme rendra d'ailleurs impossible de garder le même traitement pour les profs de sciences et ceux de lettres). Avant même le stade du concours, traitement et statut des professeurs (de prépa ou autre d'ailleurs) ont un impact sur les formations suivies par les étudiants. Qu'on songe au choix de préparer les ENS ou les écoles de commerce si le traitement et peut-être plus encore le statut dans la recherche et l'enseignement se dégradent.

De plus, les effets dynamiques sont importants. Choisir de faire carrière dans l'enseignement, c'est aussi choisir de développer des compétences assez spécifiques et difficiles à rentabiliser ailleurs par la suite. Autrement dit, en choisissant le métier de « prof », on se met aussi assez largement au pouvoir de l'Education nationale, en situation de quasi monopsone sur le marché des enseignants. Ex post les enseignants n'ont pas beaucoup de moyens de pression pour résister à une baisse de leur traitement, parce que leur option de sortie est peu crédible. Mais pour cette même raison, un candidat à l'enseignement demandera ex ante des garanties contre la possibilité de cette baisse, ou alors un salaire plus élevé dès le début. C'est la théorie du hold-up de Williamson, sur laquelle nous reviendrons dans une note trop longtemps retardée.

On peut exprimer la même idée en des termes hirschmaniens(2) : la menace de quitter leur emploi ("exit") étant peu crédible, la seule stratégie ouverte aux enseignants refusant d’avaler une couleuvre est "voice", par exemple via un mouvement social. C'est une explication simple, et pas unique, du fait qu'on voit plus de grèves d'enseignants que de grèves de traders. Il est à noter que ce n'est pas forcément inefficace devant un problème de hold-up (comme également montré par Williamson d'ailleurs) : dans certains secteurs industriels très cartellisés d'outre-Rhin par exemple, il est difficile pour un ouvrier spécialisé de rentabiliser ses compétences en quittant le secteur, ce qui le rend quelque peu captif de son employeur. Un ouvrier entrant dans ce secteur devrait donc anticiper son faible pouvoir de marché à l'avenir, et demander un salaire élevé pour compenser, ce qui devrait rendre le coût du travail élevé dans ce secteur. La présence de syndicats puissants (et eux aussi cartellisés) résout en partie ce problème, en rendant plus crédible par exemple que des baisses de salaire consenties en temps de crise pourront être compensées par la suite.

Bien sûr il ne faut pas dramatiser. Il restera toujours de bons étudiants dont la motivation sera suffisamment forte pour accepter des salaires plus faibles que ce qu'ils pourraient très bien obtenir ailleurs. En fait, c'est même le problème : si les candidats à l'enseignement étaient plus intéressés, l'Education nationale aurait davantage l'habitude de raisonner en employeur. Par ailleurs, les talents qui n'iront pas vers l'enseignement iront ailleurs, où ils seront utiles aussi. Qui sait, peut-être le but poursuivi par Peillon est-il de stimuler l’esprit d’entreprise et l’innovation en France – ou pas.

III. Un raisonnement en équilibre un peu plus général du système de formation français

Ce qui nous conduit à la deuxième question. Idéalement, il faudrait savoir quel est le coût social d'une baisse du pool de candidats à l'enseignement, ou d’une diminution de la qualité des candidats, et le comparer à l'utilité sociale que pourraient avoir les sommes ainsi économisées.

Plus que de compter les heures de service des différents enseignants, il faudrait donc se demander quelle est l'élasticité du nombre et de la qualité des candidats aux postes en prépa à une baisse des rémunérations dans ce secteur, pondérer par l'utilité sociale de la "qualité" des cours en prépa, et comparer à l'effet d'une hausse de moyens du même montant dans un autre secteur.

Les prépas concentrant beaucoup de moyens sur un petit nombre de têtes, en vertu de la loi des rendements marginaux décroissants il est possible qu'en réallouant ailleurs les moyens offerts aux prépa on augmente la qualité moyenne de l'éducation en France. Il ne faut néanmoins pas se faire d'illusion : comme justement les élèves de prépa ne représentent qu'un faible effectif, même en divisant par deux les moyens alloués on ne dégagera qu'une goutte d'eau pour le reste du système.

In fine, on ne peut esquiver dans le calcul la question de l'utilité des prépas de manière générale. On peut être très critique sur le monde des prépas et des grandes écoles, même si bien souvent les décideurs publics ont en tête la petite minorité des prépas « parisiennes » et d'une poignée de grandes écoles particulièrement cotées, et négligent la grande majorité des prépas « de proximité » et écoles moins prestigieuses, qui ont certainement un rôle important et moins visible dans le paysage éducatif. Remettre en cause le système des prépas et des grandes écoles suppose néanmoins d'avoir un vrai plan pour mettre en place un système alternatif : il ne suffira pas d’informer les bons élèves que des universités sans moyens et surchargées d'étudiants qui n'ont pas grand chose à y faire constituent désormais la seule option publique pour poursuivre des études longues pour soudainement rendre les universités françaises compétitives.

Plus simplement : même si on croit que les prépas n’existent pas dans le monde merveilleux du first-best, les éliminer dans le monde moins merveilleux mais plus réel du second-best risque de dégrader la situation au lieu de la rapprocher de l’optimum.

Concluons sur une perspective plus large. Le système éducatif français est à la fois inégalitaire (au sens où les chances des élèves dépendent beaucoup de leur origine sociale ou même géographique) et très élitiste (il établit une grande différence ex post entre les étudiants sortant des meilleurs cursus et les autres). On peut très bien imaginer de réformer l'éducation en France pour la rendre plus égalitaire (plus « équitable » serait peut-être un terme plus précis), et c’est d’ailleurs souhaitable. En revanche il sera très difficile de la rendre moins élitiste. Les inégalités salariales explosent, en raison d'une demande croissante pour des compétences pointues fournies par un petit nombre d'écoles et d'universités dans le monde. Celles-ci sont détenues par un petit nombre de spécialistes, qui en retirent un bon prix. C'est le cas non seulement en France, mais au niveau mondial. Ce n'est donc pas parce que le système français est élitiste que les inégalités salariales sont fortes, c'est parce que les inégalités salariales sont fortes que les incitations à se classer en tête sont bien plus fortes aujourd'hui qu'il y a un demi-siècle, ce qui rend le système éducatif beaucoup plus élitiste.

Une particularité quasiment unique de la France, c'est qu'il est possible d'intégrer les meilleurs établissements sans presque jamais débourser un centime. Ailleurs, c'est au contraire extrêmement cher, ce qui décourage plus facilement les élèves d'origine modeste, sauf à ce qu’ils décrochent le Graal de bourses généralement attribuées par l’université sur des critères académiques… ou sportifs. En termes d'égalité, c'est un gros atout pour le système français. Sans le système des prépas, l'université aurait peut-être un peu plus de moyens et s'enrichirait de quelques bons élèves. Mais il y a surtout à parier que tous ceux qui en auront les moyens parmi les bons élèves chercheront des formations plus élitistes ailleurs, et rejoindront le pool immense des étudiants internationaux qui chaque année envoient leur dossier aux grandes universités américaines.

La France ne peut pas à elle seule inverser la tendance mondiale à l'explosion des inégalités salariales. En revanche elle forme gratuitement de nombreux étudiants qui obtiennent des salaires au sommet de la distribution, sans que les gains soient très redistribués. Dans le système américain par exemple, les étudiants qui bénéficient des meilleures formations les paient extrêmement cher et/ou mettent par la suite la main à la poche en faveur de leur alma mater, subventionnant ainsi directement ou indirectement d'autres formations de la même université ainsi que la recherche. En France un élève de grande école qui obtient un haut salaire en France remboursera ex post par ses impôts la formation reçue. Mais il est de plus en plus probable qu'il fera au moins une partie de sa carrière ailleurs, en quel cas ses études auront été subventionnées par la collectivité sans qu’elle n’en obtienne un retour sur investissement.

Il sera difficile de garder le système prépa/grandes écoles en l'état sur le long terme, pour une raison toute simple : la hausse des inégalités salariales augmente énormément la concurrence entre formations "d'élite" au niveau mondial. Les grandes écoles ne continueront à avoir du sens que tant qu'elles resteront au plus haut niveau international, ce qui demandera des moyens de plus en plus démesurés (les salaires des professeurs d'économie ou de finance dans nos grandes écoles ont beau être élevés, ils sont faibles comparés à ceux offerts aux Etats-Unis). Ces moyens sont essentiellement financés par l'impôt, mais c'est intenable à terme si la progressivité du système fiscal ne compense pas l'inégalité du système scolaire, c'est-à-dire si les ménages modestes subventionnent les études des futurs super-riches. Une solution simple est de capter une partie de la rente que les élèves de grandes écoles retireront de la rareté des compétences qu'ils acquièrent : frais de scolarité au moins égaux au coût moyen de l'enseignement en grande école voire aussi en prépa, permettant de financer un système de bourses généreux (mais sous condition de résultats) pour les étudiants plus modestes. C’est d’ailleurs le modèle vers lequel s’acheminent de plus en plus les meilleures écoles de commerce, les écoles d’ingénieur continuant à sacraliser la gratuité. L'élitisme du système français n'est pas un problème en soi, c'est même plutôt une chance dans un monde où le marché du travail favorise énormément l'élite – à condition de garder en tête qu’élitisme n’est pas synonyme de « abandon des élèves n’appartenant pas aux tout meilleurs »

Derrière la question peut-être anecdotique des rémunérations des profs de prépa, il ya un problème de long terme qui est de réussir soit à garantir ex ante à tout le monde les mêmes chances d'intégrer le haut de la distribution des salaires (l'"élite"), soit à récupérer et redistribuer une grande partie des rentes au reste de la population ex post. La grande qualité et le caractère public du système français donnent beaucoup de latitude pour atteindre ces deux objectifs, qui dans d'autres pays sont tout simplement inenvisageables. Mais cela demande de réfléchir en termes économiques et avec une perspective globale plutôt que de comparer qui travaille le plus de Paul ou Jacques en imaginant que le système éducatif français est une île isolée.

(1) Entendons-nous bien : nous sommes nous aussi exaspérés par l’idée qu’on puisse être rémunéré en centaines de milliers d’euros mensuels pour enseigner à des préparationnaires, ah non c’est pas ceux-là courir derrière une balle, qu’elle soit petite et jaune ou ronde. Simplement, plutôt que de hurler au loup, nous préférons demander pourquoi l’argument « Mais il ne faut pas les taxer, ils s’arrêtent de travailler à 30 ans » s’applique à des gens qui sauf erreur de notre part ne finissent pas en fauteuil roulant à 30 ans. Et rappeler que la meilleure solution à ce problème est d’appliquer enfin les recommandations de William Vickrey en termes d’imposition sur le revenu.

(2) Cf. ce résumé de la théorie de Hirschman sur Wikipedia. Sinon, le résumé de Chevènement (« un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ») n’est pas mal non plus, si ce n’est qu’il mélange « exit » et « voice ».

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