Economie et jeux vidéo
Le marché des jeux vidéo d'occasion est-il pire que le piratage ?
Jean-Edouard — 21/05/2010 - 21:16
HS : enfin...
Alors que je suis de plus en plus désespéré par les sites des quotidiens en ligne, qui semblent s'intéresser beaucoup plus au festival de Cannes qu'à la réforme de Wall Street approuvée par le Sénat américain (et sont par ailleurs incapables de parler de cette dernière autrement qu'en recopiant la dépêche de l'AFP), je suis soulagé de voir que quelques sites d'information restent quand même sérieux.
Le site jeuxvideo.com, que les relativement vieux comme moi connaissent plus sous le nom d'ETAJV (pour Encyclopédie des Trucs et Astuces des Jeux Video), produit en effet et de plus en plus une information de grande qualité non seulement sur les jeux qui sortent, mais aussi sur l'histoire des jeux video, l'industrie, la législation, l'éthique (peut-on se servir de jeux video pour faire de la publicité pour l'armée ?), et tout ce qui touche de près ou de loin à ce secteur. Le tout avec une orthographe irréprochable, plus encore que celle de lequipe.fr, autre source d'information en ligne qui fait vraiment son boulot (selon Emmeline, car nous sommes un couple moderne).
Via jeuxvideo.com donc j'apprends que les deux géants Ubisoft et Electronic Arts en ont après le marché de l'occasion qui, d'après le cofondateur de Blitz Games, serait "un plus gros problème que le piratage".
Le raisonnement me paraît être implicitement le suivant : Ubisoft vend un jeu à 60 euros à monsieur A. A finit en une semaine le mode solo, joue quelques mois au mode multijoueur avant de se tourner vers d'autres amours. Il revend alors le jeu à monsieur B, pour 30 euros par exemple. Monsieur B qui, peut-être, si ce jeu n'avait pas été vendu d'occasion, aurait été prêt à acheter celui-ci, ou un autre, au même Ubisoft.
Conclusion : si l'on pénalise le marché de l'occasion, par exemple en obligeant les acheteurs d'occasion à payer dix euros pour accéder au mode multijoueur d'un jeu, le marché de l'occasion exercera une concurrence moins forte sur le marché du neuf, et les pauvres éditeurs seront sauvés de la ruine.
Ce raisonnement est singulièrement erroné en ce qu'il suppose que le marché de l'occasion n'affecte pas le marché du neuf, par exemple qu'on pourrait toujours vendre des jeux 60 euros en empêchant leur revente d'occasion. Un peu comme si on supposait qu'on peut couper 100 milliards dans les dépenses publiques sans affecter la croissance économique (c'est juste un exemple, bien entendu).
Supposons que A soit prêt à payer 20 euros pour le seul plaisir de jouer au jeu lui-même. Sans marché de l'occasion, il n'est évidemment prêt à payer que 20 euros. Maintenant supposons que B soit dans la même situation. B est prêt à payer à A au moins 20 euros pour lui racheter le jeu. Donc A peut anticiper qu'il peut jouer au jeu, ce qui lui apporte une utilité de 20 euros, puis le revendre plus tard pour 20 euros. Comme il ne touchera ces 20 euros que dans le futur, il faut appliquer un taux d'escompte, mettons que donc en tout il puisse estimer que ce jeu va lui rapporter 35 euros. Mais B peut se dire qu'il va revendre le jeu à C, par exemple là encore pour 20 euros. Du coup il est lui-même prêt à verser 35 euros à A, et non 20. Donc A est prêt à payer le jeu plus que 35 euros. Peut-être 42 par exemple. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que A soit prêt à verser 60 euros pour le jeu, au lieu des 20 euros qu'il y mettrait en l'absence d'un marché de l'occasion.
C'est ce qu'on appelle en termes savants, m'a dit Mathieu Perona (sans accent donc) l'appropriabilité indirecte : le vendeur d'origine peut faire payer à l'acheteur des copies ou des reventes ultérieures, et donc bénéficier de ces dernières. Cela n'implique pas forcément qu'il soit optimal pour l'éditeur du jeu qu'un marché de l'occasion existe, mais ce n'est pas une raison non plus pour négliger complètement cet effet.
Par ailleurs, le marché de l'occasion me semble plus ou moins important selon les types de jeux :
-Il y a d'abord les gros blockbusters, souvent de très grande qualité, avec une longue durée de vie et un aspect multijoueur important. Typiquement les jeux de Blizzard, que je soupçonne de soigner l'image "producteur des rolls des jeux vidéo" en annonçant à dessein des dates de sortie irréalistes, pour pouvoir communiquer sur le thème "le jeu ne répondait pas à nos exigences techniques, nous avons préféré le retarder d'un an". Le marché de l'occasion doit être assez faible pour ce genre de jeux, j'ai personnellement encore mes CD de Warcraft II (ceci dit je les avais achetés d'occasion).
-A l'autre extrémité du spectre il y a les tout petits jeux, modestes, souvent proposés à des prix moindres, et sans prétention autre que d'occuper leur acheteur pendant quelques jours. Pour ceux-là je ne suis pas sûr que le marché de l'occasion soit très développé (mais je me trompe peut-être). Il y a beaucoup de jeux de cette sorte, beaucoup de vendeurs potentiels, des coûts de transaction élevés par rapport au prix que l'on pourrait tirer du jeu. Donc je ne pense pas que ce genre de jeux soit très menacés par le marché de l'occasion (ou est-ce parce qu'ils le sont potentiellement que le prix neuf est faible, ce qui tue le marché de l'occasion ?), et c'est peut-être même pour ça que leur prix est faible : je sais qu'un jeu X ne m'occupera pas très longtemps, et qu'il sera difficile à revendre, donc je ne suis pas prêt à le payer très cher.
-Les jeux un peu atypiques et originaux peuvent bénéficier très fortement de l'existence d'un marché de l'occasion. Si je vois un jeu que je ne connais pas et dont le principe ne me dit pas grand-chose, je peux être prêt à l'acheter pour l'essayer si je sais qu'au pire je pourrai toujours le revendre ou l'échanger. Si en revanche je dois supporter entièrement le risque qu'il ne me plaise pas je vais probablement me tourner vers un type de jeu que je connais mieux. Personnellement, j'ai eu accès à la plupart des jeux ou des types de jeux que j'ai découverts d'abord via des jeux d'occasion. J'ai par exemple eu il y a longtemps Might and Magic VI gratuitement pour l'achat d'un autre jeu, suite à quoi j'ai acheté les VII, VIII et IX, pour le plus grand bénéfice de l'éditeur. Idem pour Wing Commander III, suivi de IV et V. Même des jeux très connus peuvent donc attirer de nouveaux consommateurs par le biais de l'occasion, un peu comme le téléchargement illégal peut faire découvrir des artistes que l'on n'aurait pas écoutés autrement.
-Entre les petits jeux et les blockbusters, il y a toute une gamme de jeux bons mais sans plus, à l'originalité discutable. Des "first person shooters" sympas mais basiques par exemple, des jeux de sport, des simulations originales mais sur lesquelles on ne passera pas des mois, des jeux d'aventure ou d'énigmes peu rejouables... Pour ceux-là, on peut penser qu'effectivement certains acheteurs vont en faire le tour assez vite, avant de les revendre à d'autres joueurs qui feront de même. Peut-être qu'ils le revendent à un prix très faible et que cette possibilité de revente n'influe pas tellement sur leur décision d'achat première, en quel cas effectivement l'éditeur y perd. Mais peut-être qu'inversement on revend ces jeux assez cher, et que le premier acheteur n'aurait pas acheté au même prix sans cette possibilité. Cela expliquerait à vrai dire le fait surprenant que les jeux "moyens" trouvent preneur quasiment au même prix que les jeux les plus attendus (mais il y a d'autres possibilités : equilibre "mélangeant" où les éditeurs de jeux moyens craignent qu'un prix bas soit signe de mauvaise qualité, forte élasticité prix, sensibilité des acheteurs à une certaine "fairness" des éditeurs, collusion tacite...) : les premiers sont achetés puis revendus, les deuxièmes ont une durée de vie longue et sont conservés précieusement.
Peut-être d'ailleurs pour être revendus bien plus tard, lorsqu'ils seront devenus "collector". Le site de la FNAC propose depuis peu une section "oldies" où l'on trouve par exemple la cartouche originale de Secret of Mana (1994), avec le guide stratégique, à 54,90 euros, sachant qu'on peut télécharger gratuitement la version émulée. Et encore, à ce prix je préfère garder ma cartouche (volée à mes cousins je crois, mais il y a prescription). Donc précipitez-vous sur cette affaire (si vous avez une Super Nes évidemment, sinon achetez-en une), vous me remercierez plus tard. Le développement d'un marché du jeu vidéo de collection est un phénomène économique intéressant à observer, en ce qu'il doit être très similaire à d'autres marchés de ce type (marché de l'art, des voitures de collection...) mais est juste en train de naître. Quels vont être les principaux acteurs du marché, qui va l'organiser, y aura-t-il des intermédiaires dédiés, des experts, des commissaires-priseurs ? Certains investiront-ils dans des jeux neufs judicieusement choisis dans le seul but de les revendre 20 ans plus tard ? Les députés de l'UMP expliqueront-ils en 2100 que de malheureux smicards sont soumis à l'ISF parce qu'ils ont pieusement conservé la Game Boy d'origine de leur arrière-arrière-grand-père (c'est ultra-résistant une Game Boy), évaluée à 10 millions d'euros (de 2010, car qui sait si l'euro existera encore en 2100, et quelle inflation aura été la sienne dans l'affirmative) ?
Tout cela nous éloigne un peu de notre sujet. Pour résumer, s'il est possible que certains jeux souffrent effectivement de l'existence d'un marché de l'occasion;, rien n'autorise donc en tout cas un raisonnement simpliste selon lequel un jeu vendu d'occasion est un jeu de vendu en moins pour un éditeur. Bref, comme d'habitude, rien n'est simple en économie. Etant donné l'incertitude qui pèse sur les effets d'entraves mises au marché de l'occasion, je ne saurais trop conseiller les éditeurs d'abandonner ce genre de projets "défensifs" et à l'utilité douteuse qui lassent profondément les joueurs (protections anti-piratage, obligation de se connecter à Internet muni d'un identifiant pour jouer etc.) pour essayer tout simplement de produire de bons jeux, ce qui reste (étonnamment) le meilleur moyen de faire des bénéfices importants (voir Blizzard).



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