Economie : enseignement et usage
Une carte de la théorie économique
Jean-Edouard — 29/06/2012 - 23:08
Note : Emmeline et moi partons en vacances une semaine et nous ne pourrons pas répondre aux commentaires. En revanche nous avons enfin installé un système de Captcha, pour que les commentaires soient publiés même en notre absence, ce qui fera gagner du temps à tout le monde (les abus continueront en revanche à être punis, mais les abusants auront une semaine de répit).
J’ai souvent fait référence sur ce blog et ailleurs au fait que selon moi la méthode utilisée par la théorie économique consistait souvent à partir d’un modèle extrêmement simplifié délivrant un résultat contrefactuel, avant de relâcher une à une les différentes hypothèses simplificatrices pour voir lesquelles expliquaient l’écart entre le contrefactuel et la réalité, et donc lesquelles sont importantes pour comprendre le problème étudié.
C’est une méthode qui est rarement bien comprise par les néophytes, tout simplement parce qu’en général ils s’arrêtent au modèle de base. Soit parce qu’ils ont eu un ou des cours d’introduction qui ne sont pas allés plus loin, soit parce qu’ils ont cherché par eux-mêmes ce que racontait la science économique et se sont arrêtés en tombant sur des premières conclusions qui leur semblaient absurdes.
Sur ce blog, nos billets sur le théorème de Modigliani-Miller et la privatisation de la Poste étaient censés illustrés cette méthode, mais certains commentaires montraient qu’elle avait du mal à passer. Plus généralement, beaucoup de gens qui ont eu un cours d’introduction à l’économie dans leur parcours sont convaincus que le message final de la science économique est que le marché est optimal, ce qui les conduit à rejeter totalement ou admirer bêtement la science économique, selon leurs préférences idéologiques.
Un seul remède : montrer par l'exemple que le modèle de base n'est justement qu'une base, et tout ce qu'on peut faire à partir de là. C'est exactement ce que j'ai essayé de faire dans un de mes cours, pour lequel j’ai établi une « carte » de la théorie économique, montrant qu’en partant du modèle de base (c’est-à-dire équilibre concurrentiel partiel) et en relâchant hypothèse après hypothèse on pouvait retrouver toute la théorie économique. Voici la carte en question (cliquer sur l’image pour l’agrandir), que j’explique et commente par la suite. Elle est malheureusement en anglais, je l’avais préparée pour un cours dans cette langue :

Cliquer ici pour un pdf plus joli, et surtout plus grand
On peut bien sûr discuter de la carte, qui est évidemment incomplète (difficile notamment de caser des champs plus transversaux comme la théorie du choix social ou la théorie des jeux coopératifs), et parfois quelque peu arbitraire. Je pense néanmoins que beaucoup d’économistes partageraient cette vision du développement de la discipline. C’est utile aussi pour voir les endroits qui sont peut-être restés un peu sous-explorés.
Commençons par les hypothèses de ce que j’appelle le « modèle de base », l’équilibre concurrentiel partiel, c’est-à-dire celui sur lequel implicitement ou explicitement on travaille dans un cours d’introduction, et aussi celui sur lequel se basent implicitement beaucoup de commentateurs qui commencent leurs phrases par « l’économie nous enseigne que » :
1- Concurrence parfaite : les vendeurs et les acheteurs ne pensent pas pouvoir affecter le prix de marché par leur comportement. L’hypothèse habituellement utilisée pour justifier ce point est que l’on considère un marché avec beaucoup d’acheteurs et de vendeurs.
2- Une seule période : pas de possibilité d’attendre pour acheter ou vendre par exemple.
3- Un seul marché : on est en équilibre partiel. Pour que cette simplification soit valable il faut considérer un « petit » marché, c’est-à-dire tel que les biens achetés représentent une faible part de la consommation totale.
4- Marché sans frictions : tout le monde voit le prix de marché au même moment et peut échanger autant d’unités du bien qu’il veut au prix de marché. C’est une hypothèse sur laquelle on n’insiste pas d’habitude mais elle est fondamentale.
5- Agents rationnels : les consommateurs sont supposés se comporter de manière rationnelle au niveau agrégé, de même que les firmes. A vrai dire dans un monde parfaitement concurrentiel les firmes agissent nécessairement de manière rationnelle (celles qui ne minimiseraient pas leurs coûts feraient des pertes et fermeraient).
6- Seulement des biens privés purs : pas d’externalités dues à la consommation ou à la production notamment, pas de biens non rivaux etc.
7- Information complète : ce qui veut dire à la fois qu’il n’y a pas de risque sur ce marché (par exemple les coûts de production et les paramètres de la demande sont connus avec certitude), mais aussi qu’il n’y a pas d’asymétrie d’information (les acheteurs connaissent la qualité du produit).
8- Alignement entre les intérêts des firmes et de leurs actionnaires : là enore dans un cadre parfaitement concurrentiel ce ne serait qu'à moitié une hypothèse.
Nous avons donc 8 hypothèses de base. Ma thèse est que presque tous les champs de la théorie économique peuvent se retrouver comme le résultat de l’abandon d’une combinaison de ces 8 hypothèses.
Commençons par les relâcher une à une : si on relâche 1, on est conduit à étudier la concurrence imparfaite, ce qui nous mène vers la théorie des jeux et l’organisation industrielle. Si on relâche 2, il faut étudier les problèmes dynamiques, l’épargne et l’investissement notamment. Relâcher 3 mène naturellement vers l’équilibre général (où l’on relâche en fait 2,3 et 7 d’un seul coup). Relâcher 4 demande d’étudier des marchés de « search » (comme dans le précédent billet), ou la négociation bilatérale par exemple. Relâcher 5 est le domaine de l’économie comportementale. Relâcher 6 mène vers les thématiques de l’économie publique, la prise en compte des externalités, des biens publics etc. L’hypothèse 7 peut être relâchée de plusieurs manières : dans un premier temps on peut étudier une situation d’information incomplète mais symétrique (tout le monde a la même information imparfaite), ce qui mène à l’économie du risque, puis une situation d’information incomplète et asymétrique, ce qui mène à l’économie de l’information, la sélection adverse etc. Les théories de la firme et la finance d’entreprise s’attachent à relâcher l’hypothèse 8.
Sans surprise, les économistes ont donc étudié ce qui se passait quand on relâche chacune des hypothèses de base séparément. Mais ils sont allés beaucoup plus loin en étudiant un grand nombre de combinaisons possibles.
Cela nous donne beaucoup de nouveaux champs. Ceux que j’ai mis en bleu sont des domaines théoriques, ceux qui sont en verts seraient considérés par des théoriciens « fondamentaux » comme des domaines plus appliqués (de mon point de vue c’est purement arbitraire).
On peut s’amuser pour un champ donné à retrouver les hypothèses qui ont été levées. Prenons par exemple la microstructure des marchés financiers, l’un de mes champs de recherche. Par définition il faut d’abord être dans un cadre où les marchés financiers existent. Pour cela on a d’abord besoin de la théorie financière de base qu’est la finance néoclassique. D’un certain point de vue c’est une application de la théorie de l’équilibre général : on a relâché 2, 3 et 7, en remplaçant information complète par incomplète mais symétrique. Par définition la microstructure étudie les mécanismes grâce auxquels se déroulent les échanges, ce qui n’a de sens que si ce mécanisme n’est pas le mécanisme sans frictions du modèle de base. On a donc aussi relâché 4. Typiquement on prend également en compte l’asymétrie d’information sur les marchés financiers, donc on relâche encore plus 7. Dans certains cas on peut même aussi relâcher 1, 5 ou 8, même si je n’ai pas à l’esprit d’article qui fasse tout à la fois.
Bien sûr, quand je parle de relâcher une hypothèse, je ne veux pas dire qu’on la supprime purement et simplement. En général on la remplace par une hypothèse moins forte mais qui reste simplificatrice. Par exemple quand l’économie comportementale relâche l’hypothèse de rationalité, ce n’est pas pour supposer que les individus font tout et n’importe quoi, mais pour avancer des hypothèses alternatives étayées par des expériences en laboratoire. De plus, comme très vite les modèles deviendraient totalement incompréhensibles, on essaie en général de se concentrer sur le fait de relâcher une ou deux hypothèses clés, en simplifiant au maximum les problèmes qui ont été étudiés par ailleurs. Par exemple quand Akerlof relâche l’hypothèse d’information symétrique pour étudier le marché des voitures d’occasion, il revient à un marché très simplifié, parce que sortir la grosse machinerie de l’équilibre général n’aurait pas un intérêt incroyable.
Un point à remarquer, c’est que chaque « flèche » peut facilement faire penser à un article ou un auteur particulier. En fait, on peut même dire qu’être l’auteur d’une nouvelle flèche ouvre des droits au prix Nobel. Arrow et Debreu sont associés à la case « Equilibre général », Arrow tout seul à « Economics of risk and uncertainty », Kahneman à « Economie comportementale », Stiglitz, Spence et Akerlof à « Marchés en information asymétrique », Mortensen, Diamond et Pissaridès aux marchés de « search », Maskin, Myerson et Hurwicz à « Mechanism design », et pour les théoriciens des jeux c’est vraiment facile : Nash pour « jeux statiques », Selten pour « Jeux dynamiques », Harsanyi pour « Jeux en information imparfaite », etc. Il est donc facile d’obtenir un prix Nobel en essayant les combinaisons qui n’ont pas encore été bien explorées (il y a des pièges quand même, car je n’ai pas mis tous les liens possibles).
Pour conclure, je pense qu'on peut se servir de cette carte et du raisonnement consistant à lever les hypothèses une à une pour définir la science économique contemporaine, que d'aucuns qualifieront de mainstream. Une nouvelle idée ou approche en économie a d'autant plus de chances d'être reconnue qu'elle est facile à situer sur la carte. Ainsi Kahneman et Tversky ne sont évidemment pas les premiers à avoir étudié l'irrationalité, mais ce sont probablement les premiers à avoir présenté leurs travaux comme une extension de la théorie standard, comme une nouvelle "flèche". Leurs travaux ont donc été bien accueillis, parce qu'il était facile de les situer.
Quand deux économistes qui ne travaillent pas du tout sur les mêmes domaines se présentent, ils ne sont pas loin de dire "Bonjour, je m'appelle X, je travaille dans un champ qui consiste à relâcher les hypothèses 3, 4, 7 et 8" - "Enchanté, vos recherches ont l'air très intéressantes. Je m'appelle Y, et quant à moi je relâche 2, 5, et 7." Difficile en revanche de présenter l'un à l'autre un économiste "mainstream" et un économiste "hétérodoxe". Qu'il soit post-keynésien, marxiste, "institutionaliste" ou que sais-je, il part en général directement d'un monde assez complexe ou aucune des hypothèses 1 à 8 n'est valide. Je suis d'ailleurs convaincu qu'à force de relâcher de plus en plus d'hypothèses on finira par aboutir à une vision du monde économique aussi complexe que celles que proposent diverses hétérodoxies. On gagne probablement en clarté et en scientificité à progresser ainsi étape par étape. On gagne aussi en pédagogie : rien de plus simple que d'enseigner l'économie "mainstream", il suffit de montrer le modèle de base et d'enlever une à une les différentes hypothèses sous les yeux ébahis des étudiants. En quelques années (mais pas en quelques heures, ni d'ailleurs en quelques ouvrages, sauf s'ils sont particulièrement bien choisis) ceux-ci peuvent acquérir une très bonne vision du champ économique entier. Je doute que dans le même temps quelqu'un qui voudrait se former à l'économie marxiste ou à l'économie postkeynésienne aille aussi loin, mais je peux me tromper. Evidemment on perd aussi beaucoup en temps : il a fallu des décennies pour arriver à des théories un peu riches, intégrant notamment les problèmes d'information et de concurrence imparfaite. Il y a donc un arbitrage à faire, que reconnaissait déjà Solow : face aux théories extraordinairement riches et complexes de Galbraith, il demandait aux économistes d'être de "petits penseurs", progressant lentement et de manière incrémentale. Sur le long terme je pense que c'est une stratégie qui s'est avérée payante. D'un autre côté il est bien connu qu'à long terme nous serons tous morts. Peut-être y a-t-il un arbitrage à faire entre scientificité et implications immédiates des théories scientifiques ? C'est une question philosophique que je laisse en exercice au lecteur pendant que je prends une semaine de vacances.



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