Economie et débat politique
Comment j''ai réinventé l’eau chaude, par Xavier D.
Emmeline — 01/09/2008 - 00:00
En ces temps de rentrée scolaire où tout le monde se lamente (sauf moi, na na nère, c’est le bon de ne pas avoir eu de vraies vacances), une éclaircie luit dans l’obscur tunnel de l’Education Nationale, bien vite relayée par divers organes médiatiques parfois un peu complaisants (Le Monde n’hésite pas à qualifier de « massif » un système dont bénéficient 6 000 élèves…), mais au ton généralement juste.
Il s’agit de l’une des innovations de cette rentrée scolaire, savoir les stages de « remise à niveau » intensifs proposés avant la rentrée aux jeunes bacheliers et sortants de Première, et dont l’équivalent existait déjà à petite échelle pour leurs camarades du primaire depuis les dernières vacances de Pâques. Ces stages qui se déroulent pendant les vacances sont gratuits pour les élèves et rémunérés en heures défiscalisées (mais non majorées de 25%, comme quoi être fonctionnaire n’a pas que du bon : votre traitement – qui n’est pas un salaire – n’est pas soumis aux mêmes lois que celles qui s’appliquent au commun des mortels ; parfois vous y gagnez, parfois non) pour les enseignants. Pour autant que je sache, ils ne sont pas ouverts dans tous les établissements, faute soit de moyens, soit de disponibilités du corps professoral, soit de volonté du chef d’établissement : il s’agit donc d’une possibilité supplémentaire, non d’un droit, encore moins opposable, de l’élève ; en outre, y sont a priori bienvenus tous les élèves, sur la base du volontariat. Un article du Monde, qui n’est hélas plus en ligne pour les non-abonnés dont je suis, permettait à l’aide d’une règle de trois enfantine d’un calcul d’une grande complexité d’obtenir le ratio professeur par élève de un sur trois. Malheureusement, je n’ai pas réussi à savoir si ces stages étaient réservés aux élèves en difficulté ou ouverts à tous, comme c’est le cas des heures de « demi-groupe » dispensées durant l’année scolaire ; dans le second cas, je crains qu’ils ne soient rapidement trustés, par un inévitable effet pervers, par les élèves déjà à l’aise car ayant à la maison des parents particulièrement impliqués et désireux de faire profiter leur progéniture de cette manne. Si quelqu’un est au courant…
Entendons-nous bien : je trouve cette initiative excellente. Ayant moi-même la grande chance d’enseigner dans des conditions idéales, meilleures encore que celles présentées ci-dessus (petits groupes, quoique pas aussi petits, élèves volontaires et motivés, qui ont payé qui plus est, et groupes de niveau), je sais à quel point cela peut permettre à l’élève, non pas forcément de se « remettre à niveau » d’une scolarité entière en l’espace de quelques jours (Témoignage de Jean-Eudes*, 19 ans, sortant d’une terminale scientifique : « j’ai enfin compris les équations du second degré » - j’avoue m’être réjouie une demie-seconde d’apprendre qu’il n’avait pas eu son bac, avant que le remords ne me poigne le cœur), mais du moins de rattraper enfin son retard sur des éléments pourtant considérés comme des bases. Ajoutons que ces problèmes peuvent également concerner des élèves au demeurant plutôt brillants (j’ai entendu une fois, en début de prépa HEC, un élève me dire que ln(ln(n)) = n car les deux logarithmes s’annulaient).
Et donc, pourquoi ce billet, puisqu’il est entendu que les maîtres de ces lieux sont plus des râleurs prompts à épingler les travers d’autrui (je me hâte de la faire avant qu’on ne me la fasse) qu’à dresser des louanges gratuites et même pas rémunérées ?
D’abord pour améliorer notre image ; ensuite, tout simplement parce que cette idée géniale, il n’est pas le premier à l’avoir, le Xavier ! et que je me demande (cette question n’est pas rhétorique) si l’argent ainsi employé ne le serait pas plus profitablement à réduire la taille des classes durant l’année, et non pas ponctuellement au niveau de ce qui s’apparente pour le moment à une goutte d’eau dans une mer parfois très salée.
On objectera ici, à raison, que ce ratio de 1 à 3 (il est à mon avis un peu plus élevé en termes de présence devant les élèves, puisque les stages couvrent plusieurs matières – c’est d’ailleurs tant mieux, je crois à une courbe de Laffer du nombre d’élèves par groupe dont le maximum serait au-delà de 3) qui fait le côté miraculeux du déclic est parfaitement inatteignable en termes budgétaires au niveau annuel. Certes. Et c’est là qu’interviennent les travaux de Thomas Piketty (avec son étudiant Mathieu Valdenaire), suivant en cela un axe d’étude d’abord expérimenté aux Etats-Unis.
S’il n’est guère sorcier de dire qu’en travaillant en vraiment petits groupes on obtient de meilleurs résultats que dans des classes de 40, ces études ont eu le mérite, d’abord de montrer qu’il n’est pas nécessaire de descendre à 3 élèves par classe pour voir une amélioration de la performance, ensuite de quantifier cette amélioration. C’est d’ailleurs ce qui a servi de justification scientifique a posteriori aux mesures de réduction de la taille des classes en ZEP – l’étude de Piketty portait plus précisément sur des enfants entrant en CE2, et montrait que réduire la taille des classes de 1,4 enfant permettait en moyenne ceteris paribus une réduction de 10% des inégalités scolaires liées au fait d’être élève en ZEP, les enfants issus des familles les plus défavorisées étant les plus bénéficiaires de cette mesure. Les lecteurs anglophones peuvent consulter cette présentation, où sont donc également évoqués les effets de la ségrégation scolaire, en zappant les pages consacrées à la méthode économétrique si la discipline ne leur est pas familière. Les francophones se rabattront sur cette chronique publiée dans Libé (qui malgré tous ses défauts ouvre à tous, y compris aux étudiants fauchés, l’accès à ses archives). Enfin, les vraiment motivés s’attelleront au rapport, pardon au dossier, remis au ministère et disponible ici (pdf). Je suis disponible pour répondre, dans la limite de mes capacités (limite heureusement non atteinte dans le cas présent), aux questions techniques sur la méthodologie. C’est juste que là, vous m’excuserez, j’ai un corrigé de maths à rédiger.
Bonne chance à tous pour la rentrée.
*le prénom a bien évidemment été changé
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