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Economie et débat politique

Economie de l'abstention (1/2)

Jean-Edouard — 14/06/2009 - 00:00

Le fort taux d’abstention de l’électorat fait partie des sujets traités de manière particulièrement sophistiquée dans le débat public, sur fonds de « pffffff », de « rhalala » et autres « han, pas bien ». Sur la base d’un constat aussi lucide, les pistes proposées pour remédier au problème consistent généralement à en appeler à la « responsabilité » des électeurs, à répéter que voter est un « devoir citoyen », que c’est une honte avec tous les gens qui sont morts pour nous donner le droit de vote etc etc. Méthode qui a l’efficacité que l’on sait.

C’est dommage parce qu’on pourrait plutôt se demander si l’abstention ne baisserait pas par exemple en facilitant le transfert des électeurs de leur ancien bureau de vote vers un bureau plus proche de leur nouveau domicile, afin d’éviter la multiplication des « mal inscrits », dont le nombre a tendance à croître avec la mobilité géographique des électeurs. Pour ma part j’ai appris dimanche dernier que j’avais été radié des listes électorales pour cause de déménagement (à 25 m du précédent domicile), c’est dire s’il y a des progrès à faire.

I. Economie ou sociologie du comportement électoral

Le point de vue de l’économiste, probablement particulièrement erroné dans ce domaine, a au moins le mérite d’être moins passionné et de rappeler que si les électeurs ne se pressent guère aux urnes, c’est d’abord et avant tout parce qu’ils n’ont aucune raison d’aller voter, et que lorsque un agent rationnel n’a pas d’incitation à faire quelque chose, il ne le fait pas (d’après le fameux théorème d’Easterly).

Les enjeux derrière les élections européennes sont évidemment passionnants, complexes et multidimensionnels. Pour nous simplifier la vie nous allons considérer le cas plus simple d’un référendum où les électeurs sont appelés à répondre « Oui » ou « Non ». Supposons qu’un électeur A donné accorde une utilité X au fait que le oui l’emporte, contre 0 si c’est le non, et que par ailleurs aller voter plutôt que rester chez lui à regarder la télé lui coûte C (ces paramètres peuvent varier selon les individus, même au sein d’un camp politique). S’il va voter son gain espéré est de

Pr (le oui l’emporte sachant que A est allé voter)* X – C

et s’il n’y va pas

Pr (le oui l’emporte sachant que A n’est pas allé voter)*X

En faisant la différence entre les deux on obtient que A va voter si

Pr (le non l’emporte à une voix près)*X > C (Inéquation 1)

Autrement dit la seule justification possible au fait d’aller voter est qu’on anticipe qu’il existe au moins une faible chance que sa voix soit décisive. La conclusion de l’économiste est alors immédiate : même dans une élection très serrée il est presque impossible qu’un scrutin national se joue à une voix près, les seules personnes qui vont voter sont donc celles qui ont un C nul ou négatif.

On en tire plusieurs conséquences. D’abord la représentation des préférences de la population est biaisée par le coût C d’aller voter. Les électeurs les moins familiers de la vie politique voire de l’usage du bureau de vote (la peur de ne pas savoir comment se comporter au bureau de vote et d’être ridicule peut être dissuasive), ceux qui ne sont pas sûrs d’être inscrits et devront peut-être se déplacer pour rien voire ceux qui aiment bien faire des grasses matinées le week-end et ne pas quitter leur pyjama de la journée sont sous-représentés. Inversement les électeurs qui se sentent moralement obligés d’aller voter, qui n’ont rien à faire de leur dimanche voire pour qui les discussions devant le bureau de vote seront l’événement social de la semaine sont surreprésentés.

Ensuite on voit bien dans les exemples précédents que du point de vue même de la théorie de l’électeur rationnel les élections sont surtout déterminées par la distribution du coût C dans la population, et que ce coût est généralement davantage étudié par les sociologues que par les économistes. De fait, on en apprendra davantage sur l’abstention en lisant un peu de sociologie électorale comme :
- Daniel Gaxie Le cens caché, 1978
- Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier, La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, Paris, Gallimard, 2007
- Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier, Non inscrits, mal-inscrits et abstentionnistes – Diagnostic et pistes pour une réforme de l’inscription sur les listes électorales, Paris, La Documentation française, 2007.

que dans le classique des économistes sur le sujet, La Théorie Economique de la Démocratie, de Downs, qui déclare prophétiquement que « Les études empiriques sont pratiquement unanimes à conclure que, aux yeux de presque tous les individus, l’adaptation au groupe primaire est beaucoup plus importante que des considérations plus lointaines de bien-être économique ou politique. Néanmoins, il nous faut postuler que, dans le monde qui est le nôtre, les hommes orientent principalement leur comportement en fonction de ces dernières, sans quoi toute l’analyse de l’économie ou de la politique finit par n’être plus qu’un simple appendice de la sociologie des groupes primaires. ». Passage assez révélateur des projets façon école de Chicago de la grande époque, dont se moque assez cruellement Patrick Lehingue (« L’analyse économique des choix électoraux », Politix n°40-41) dans deux articles dénonçant bien les travers des économistes des années 1960-1970 sur la question électorale.

Est-ce à dire que l’économie n’a vraiment pas grand-chose à dire sur l’absention ? Certes non, mais elle se réserve un second (et fort long) billet pour bientôt.

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