Questions de méthodologie (1)
Jean-Edouard — 11/11/2009 - 00:00
Suite à de nombreux débats récents sur le forum d’Econoclaste (par exemple ici) portant sur la méthodologie de l’économie en général, il m’a paru nécessaire d’écrire une bonne fois pour toutes quelques points méthodologiques qui me semblent importants, afin de pouvoir y renvoyer par la suite au lieu de perdre des heures à toujours répondre aux mêmes questions. Il ne s’agit que de mon point de vue sur ce qu’essaie de faire en théorie économique et sur l’interprétation de ses résultats que je trouve la plus pertinente. Je pense que beaucoup d’économistes partagent ce point de vue, mais sans doute pas tous, et qu’il permet de donner à certains résultats une interprétation contraire à (ou du moins différente de) celle des auteurs, surtout s’il s’agit de résultats anciens.
Cela me met dans une position extrêmement confortable puisque je peux dire aux contempteurs de telle ou telle théorie qu’ils ont bien raison mais que justement la théorie en question n’est intéressante que si on l’interprète autrement.
Beaucoup si ce n’est toutes les critiques « externes » de la théorie économique « standard » s’attaquent aux hypothèses des modèles (ce qui est normal, du moment que les démonstrations sont justes il n’y a pas grand-chose d’autre à attaquer). Je trouve la critique légitime a priori, et ne suis pas du tout de l’avis qu’il ne faudrait pas critiquer les hypothèses. Dans n’importe quel séminaire de recherche d’ailleurs toutes les questions ne portent généralement que sur celles-ci. Mais ces critiques me semblent supposer implicitement que les économistes tiennent pour vraies les deux propositions suivantes :
1. Le modèle est irréaliste mais se veut une description simplifiée ce qui se passe dans la réalité.
2. La « solution » du modèle est la prédiction des économistes sur ce qui se produira dans la réalité.
La critique consiste alors en général à expliquer que la description de la réalité est trop simplifiée pour avoir un sens, et que donc la solution n’a aucune raison d’être une prédiction correcte.
Or, dans le cas de la microéconomie (théorie des jeux incluse) auquel je vais me restreindre, beaucoup de chercheurs ne soutiendraient ni la proposition 1 ni la proposition 2 pour beaucoup de travaux théoriques, ou l’une mais pas l’autre. En macroéconomie pour les modèles que l’on calibre au moins les économistes tiennent à la position 2, c’est une méthodologie très différente de celle que je vais exposer (voire opposée), et il est en dehors de mon domaine de compétence de juger si c’est une bonne chose ou non.
Examinons d’abord la proposition 1. Beaucoup de gens butent sur l’hypothèse de rationalité de l’agent économique, et plus encore sur l’hypothèse d’anticipations rationnelles. Probablement parce qu’ils pensent que les économistes en ont une interprétation « à la Friedman » : un agent parfaitement rationnel est censé être une bonne approximation d’un agent non rationnel mais pas complètement stupide, qui ferait des erreurs mais pas toujours avec le même biais. Ils butent donc plus encore sur la théorie des jeux, où chaque joueur doit être rationnel mais où de plus la rationalité des joueurs doit être connaissance commune, entre autres conditions « épistémiques » particulièrement fortes.
C’est à mon avis négliger que le concept de « solution » utilisé par l’économiste est en général le concept d’équilibre (de Nash ou walrassien pour en citer deux), ce qui suppose qu’il est l’aboutissement d’un processus.
Les travaux en théorie des jeux évolutionnaire et plus largement sur l’apprentissage dans les jeux (voir notamment le livre de Fudenberg et Levine sur le sujet) ont montré que de manière générale des joueurs totalement stupides pouvaient très bien arriver à converger vers des équilibres de Nash pourtant extrêmement subtils. L’idée est simplement que d’une façon ou d’une autre lorsque les joueurs répètent un grand nombre de fois le même jeu, si un joueur peut faire mieux que ce qu’il a obtenu par le passé il va finir par s’en rendre compte (il pourrait par exemple avoir une faible probabilité de s’en rendre compte à chaque période). Il va donc changer sa stratégie. Mais les autres joueurs auront alors probablement la possibilité de faire mieux également, et finiront par changer leur stratégie à leur tour. A l’issue d’un tel processus il peut se passer plusieurs choses selon la façon précise dont les gens apprennent, mais dans de nombreux cas on aura convergence vers un équilibre de Nash (c’est assez logique, à un équilibre de Nash aucun joueur ne peut plus améliorer son paiement en changeant de stratégie, c’est donc un équilibre aussi bien dans la version « apprentissage » que dans le processus de raisonnement hyper rationnel prêté aux joueurs).
Pour cette raison, peu de théoriciens des jeux seront prêts à parier gros que l’équilibre de Nash va être joué dans un jeu qui n’est pas familier aux joueurs, parce qu’ils ne croient pas en général que la théorie des jeux décrive un jeu en un coup. En revanche la théorie des jeux « expérimentale » montre de manière répétée que si on fait jouer des quidams à divers jeux ils convergent en général assez vite vers la solution sans même avoir très bien compris à la fin le principe du jeu. Dans les jeux vidéo on observe très bien ce phénomène chez les joueurs les plus acharnés, qui trouvent très vite la solution « rationnelle » à force de répétition, c’est ce que j’ai raconté chez de sympathiques confrères lyonnais.
Il en va largement de même pour le concept d’équilibre walrassien. Personne ne pense évidemment qu’un marché centralisé organisé par un commissaire-priseur bénévole est une représentation adéquate de la réalité. Si les économistes continuent de se servir de ce modèle, c’est entre autres parce qu’ils savent que l’aboutissement d’échanges bilatéraux répétés entre les agents finit par mener à un équilibre walrassien quand ceux-ci sont très nombreux, et que les « jeux de marché » non coopératifs ou chaque joueur offre des quantités de manière stratégique aboutissent là encore au même équilibre walrassien quand il y a suffisamment de joueurs. Ca marche assez bien dans les classroom games dont certains enseignants raffolent.
Idem encore pour l’idée d’anticipations rationnelles. Plusieurs économistes justifient cette hypothèse d’une manière « friedmanienne » comme voulant dire que les agents ne se trompent pas « en moyenne ». Pourtant, à l’origine, pour Lucas l’idée était tout autre : si les agents n’ont pas d’anticipations rationnelles, ils vont se tromper, et leurs erreurs vont leur coûter quelque chose. Ils vont finir par apprendre, et leurs anticipations vont changer. Donc on n’était pas à l’équilibre. L’hypothèse est donc que l’on demande un équilibre où non seulement les actions mais également les anticipations ne changent plus, c’est pourquoi il ne faudrait pas tellement parler d’hypothèse d’anticipations rationnelles mais d’un raffinement du concept d’équilibre, l’équilibre avec anticipations rationnelles.
Les économistes ont souvent eu des débats violents entre eux sur l’interprétation à donner aux différents modèles, et parfois ont réussi à se mettre d’accord sur des interprétations satisfaisantes assez vite. Le premier problème c’est que le non spécialiste ne voit en général que la partie émergée de l’iceberg : chaque auteur ne s’amuse pas à réexpliquer dans son article que l’équilibre de Nash peut être justifié par la répétition de l’interaction. Le deuxième problème c’est qu’une fois qu’une hypothèse est bien ancrée les économistes eux-mêmes ont tendance à oublier un peu d’où elle vient et pourquoi elle s’est imposée. Je trouve cela assez grave, une conséquence importante est que beaucoup d’économistes font des travaux qui sont tout à fait justifiés, mais ne savent pas pourquoi ils sont justifiés. Deux éléments me semblent responsables de ce phénomène : d’abord le manque de formation en général en histoire de la pensée économique, ou bien sa réduction à quelques grands auteurs présentés comme des curiosités historiques quand il serait tout aussi nécessaire de traiter des débats autour de telle ou telle nouvelle hypothèse au moment où elle a été formulée ; ensuite la légèreté avec laquelle de nombreux auteurs de manuels traitent la justification des hypothèses, et en donnent une version « vulgarisée » pour ne pas trop rentrer dans les détails. Il en va ainsi des justifications comme « les agents se trompent individuellement mais pas en moyenne », qui ne sont pas nécessairement fausses mais n’épuisent pas le problème, et que l’on trouve davantage dans les manuels que dans les articles originaux.
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'Je ne comprends pas très
Citoyen — 13/02/2010 - 13:20'Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire; si vous ne tenez a aucune des deux hypothèses; quelle est la connexion du modèle avec la réalité?
Pour moi, le travail de l''économiste consiste a observer quelque chose, le qualifier comme équilibre et ensuite penser a un ensemble d''hypothèses-une structure de préférences et d''information- qui rationalisent ce résultat et qui semblent raisonnables. Ensuite, vous pouvez faire de la statique comparative et mesurer la stabilité du résultat. C''est la méthode de Samuelson http://homepage.newschool.edu/het/profiles/samuelson.htm "with every economic problem (1) reduce the number of variables and keep only a minumum set of simple economic relations; (2) if possible, rewrite it as a constrained optimization problem."
Le concept d''équilibre ne suppose pas, en général -peut être oui majoritairement, mais ce n''est pas le cas général- l''aboutissement d''un processus; de fait, dans les jeux ou la solution est une stratégie mixte, il n''y a pas d''aboutissement d''un processus; c''est par exemple le cas dans un jeu bayesien ou en général le cas des jeux où l''information joue un rôle.
C''est dans cette mesure que je suis esceptique sur l''utilité explicative des travaux sur l''équilibre général Walrasien. C''est un cadre de travail utile si, comme Hicks, vous voulez considérer toutes les relations qui ont lieu dans une économie a la fois et vois qu''un changement dans un marché affecte les autres. Mais je ne pense pas que l''on puise le défendre comme une théorie qui décrive l''aboutissement d''un processus; l''apprentissage et le tatonnement ne sont pas probablement des mécanismes d''ajustement raisonnables ou confirmé par l''expérience.
En fait, ce que vous proposer c''est un généralisation des arguments des "money pump" n''est ce pas? Je pense que c''est une justification partielle; mais elle n''est pas la justification générale de l''hypothèse de rationalité; le modèle générale étant celui de la préférence révélée.
Merci pour tous ces
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:40Merci pour tous ces commentaires, ça me permet de préciser plein de choses.
Pour la connexion du modèle avec la réalité si on rejette le point 1 et le point 2 il faudra attendre le deuxième billet, pas de "spoiler".
Pour la méthode de Samuelson c''est quand même so 50''s ! Je ne lis pas beaucoup de travaux qui s''inscrivent totalement dans cette méthode, qui pour moi est plus de la physique appliquée à l''économie : 1. L''économie est un système dynamique que l''on sait décrire au moins approximativement, 2. Via les préférences révélées on peut théoriquement retrouver les préférences des agents, 3. On a donc idéalement les paramètres du modèle et ses conditions initiales, 4. On peut donc calculer l''équilibre du modèle (notons que cet équilibre est bien pensé par Samuelson himself comme l''aboutissement d''un processus dynamique, comme en physique), 5. On peut enfin regarder comment cet équilibre change si l''on fait varier les paramètres du modèle ou les conditions initiales. Même en macro je pense qu''on ne raisonne plus ainsi, calibrer un modèle par exemple est bien différent d''estimer les paramètres indépendamment du modèle, ce que préconiserait Samuelson.
Je pense plutôt que beaucoup d''économistes théoriciens diraient aujourd''hui : 1. L''économie est un système dynamique beaucoup trop compliqué pour qu''on puisse le décrire même approximativement, 2. Il est difficile voire impossible de connaître les préférences des agents, 3. Paramètres et conditions initiales sont très difficiles à connaître, il vaut donc mieux trouver des résultats généraux qui n''en dépendent pas trop, 4. Un modèle peut au mieux étudier certains aspects du problème, la solution est en général un concept d''équilibre, souvent vu comme l''aboutissement d''un processus, 5. On peut faire de la statique comparative pour étudier comment des variations dans les principaux ingrédients du modèle changent le résultat, il faut interpréter le tout extrêmement prudemment puisqu''on fait implicitement l''hypothèse qu''on se situe "toutes choses égales par ailleurs", autrement dit que les complications qu''on n''a pas rajoutées dans le modèle n''interagissent pas trop bizarrement avec ce qu''on étudie, ou que le résultat de ces complications est de second ordre, ou au moins n''annule pas l''effet initial.
Pour moi l''équilibre a toujours été vu comme l''aboutissement d''un processus, sauf peut-être par Nash et certains des premiers théoriciens des jeux qui faisaient plus des maths que de l''économie. On peut très bien trouver des processus d''apprentissage qui convergent vers des équilibres mixtes ou des équilibres bayésiens, et heureusement d''ailleurs ! Imaginez que vous jouiez un jeu admettant plusieurs équilibres bayésiens pour la première fois et qu''il n''y aura pas de répétition. Il faut d''abord que la rationalité des deux joueurs soit common knowledge, de même que l''équilibre joué parmi les plusieurs équilibres possibles, ainsi que les croyances qu''aura votre partenaire sur votre type en fonction des actions que vous jouez à l''équilibre mais aussi en dehors de l''équilibre. Si à vous deux vous arrivez à jouer l''équilibre bayésien choisi du premier coup bravo. Il y a au contraire énormément de travaux sur la manière dont l''information est révélée petit à petit au cours d''un processus, je pense au modèle de Glosten et Milgrom sur les marchés financiers par exemple.
Pour l''équilibre walrassien je ne faisais pas du tout référence aux processus d''apprentissage et de tatonnement qui effectivement ne sont sans doute pas de très bonnes descriptions mais aux "jeux de marché" où les agents négocient entre eux de manière répétée, à un processus edgeworthien si vous voulez. Or d''une part il me semble que c''est déjà plus proche de l''expérience, et d''autre part on peut en tirer l''intuition que en échangeant les agents se rapprochent de l''équilibre tout en améliorant la situation même s''ils n''y aboutissent peut-être jamais parfaitement, tandis que dans le modèle d''équilibre général statique être "proche" de l''équilibre ne veut pas dire que vous être proche d''un optimum.
Enfin je ne sais pas ce qu''est l''argument de "money pump", ignorance due à mon manque de formation en macro probablement, mais je suis curieux de savoir de quoi il s''agit. Je ne cherche pas tant à défendre l''hypothèse de rationalité que l''équilibre comme concept de solution, et cela fait bien longtemps que je n''ai pas vu l''expression "préférences révélées" dans un article de recherche récent (toujours dans mon domaine bien sûr), ou alors pour démontrer un résultat ("par un argument de préférences révélées") mais pas pour justifier l''hypothèse de rationalité.
Je ne vois pas d''ailleurs très bien en quoi les préférences révélées justifient cette hypothèse, sauf à dire qu''elles la rendent potentiellement testable parce qu''un agent qui violerait l''axiome des préférences révélées invaliderait l''hypothèse de rationalité. L''article original de Samuelson sur le sujet est assez rigolo, si vraiment vous voulez tester cette hypothèse il faut estimer une matrice d''élasticités croisées (sur un seul consommateur et à un temps donné pour que ce soit vraiment décisif) et l''axiome des préférences révélées est violé si une des valeurs propres de la matrice est nulle ou quelque chose du genre. A l''époque tout le monde a fait semblant de trouver ça génial parce que ça donnait une espèce de fondement poppérien à l''analyse économique, aujourd''hui je pense que les rares personnes qui connaissent cet article le rangent dans la catégorie folklore de l''histoire de la pensée économique.
Intéressant, je me posais des
Alexandre Delaigue — 13/02/2010 - 13:26Intéressant, je me posais des questions de ce genre après avoir lu ceci :
http://web.mit.edu/newsoffice/2009/game-theory.html
Il se peut que certains problèmes présentent des équilibres de Nash, mais que ceux-ci soient très durs à trouver (sauf a posteriori en constatant que l''issue est bien un tel équilibre).
En attendant la suite, une
Serenis Cornelius — 13/02/2010 - 13:27En attendant la suite, une petite remarque en passant.
Sur les questions que vous évoquez, quitte à sortir quelque peu du champ du billet, je distinguerai un débat entre économistes "entre eux", et un débat entre économistes et non-économistes. Le second me paraît tout aussi important que le premier si l''on admet une dimension "citoyenne" de la théorie économique. Pour les non économistes, un problème est qu''ils n''ont pas l''impression de se retrouver ni dans les hypothèses que les économistes font à leur égard, ni dans la manière avec la théorie économique (en particulier la théorie dite "standard") modélise les interactions, les échanges, les marchés, et l''économie tout court. Ils sont en revanche beaucoup moins rétifs à une approche comptable des problèmes, qu''ils soient macro ou microéconomiques. Ce faisant, ils ne réalisent pas vraiment que raisonner comptablement c''est aussi modéliser, et qu''implicitement, dès qu''ils "parlent d''économie", ce qu''ils font sans hésiter, tous les jours ou presque, ils sont les premiers à modéliser puisque par exemple, ils savent implicitement qu''un modèle à l''échelle 1:1 n''en serait plus un (voir votre texte dans la "boîte à outil"). Il y a me semble-t-il un travail à faire sur ce point, et je rejoins ici votre critique des vulgarisations hâtives tout en reconnaissant qu''il est souvent difficile d''en sortir.
Concernant le premier débat, il me semble que la seule chose que l''on puisse demander aux hypothèses d''un modèle économique, ce n''est pas d''être réalistes (plus le temps passe plus le "comme si" de Friedman me paraît moins idiot que ce que j''ai pu en penser d''emblée, même si j''ai encore des doutes), mais de ne pas manquer délibérément une dimension pratique essentielle de la "réalité" que l''on cherche à modéliser.
Sur ce, je vous quitte, car c''est bientôt l''heure du thé...
Friedman
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:35C''est amusant parce que j''assistais il y a quelques heures à un séminaire à la LSE, où on a demandé à l''intervenant (coïncidence, il venait de Chicago) s''il pensait vraiment que les agents dans la vraie vie réfléchissaient comme dans son modèle (c''est vrai qu''on peut en douter). Il a répondu en gros "Rappelez-vous ce que dit Friedman, les joueurs de billard etc... non j''déconne" en le présentant comme une blague, avant de dire plus sérieusement qu''il cherchait juste à capturer un trade-off particulier que les gens devaient prendre en compte dans la vraie vie même si évidemment ils ne le résolvaient pas de manière optimale. Autrement dit il ne pense pas que sa modélisation d''un comportement rationnel est la meilleure prédiction de ce qui se passe vraiment mais simplement que cela illustre un effet intéressant, et c''est exactement ma position ici. Si même à Chicago ils ont abandonné Friedman...
Question de fiabilité ?
Homo oeconomicus — 13/02/2010 - 13:30Il me semble néanmoins qu''il faudrait admettre que le volet modélisation de la "science économique" a montré à de nombreuses reprises sa bien faible capacité à prédire : hypothèses exagérément simplistes, prise en compte très incomplète des facteurs d''influence, difficultés de mesure, incapacité à s''adapter à un environnement évolutif. Tout ceci fait que l''on trouve a peu près autant de prédictions et de préconisations que d''économistes (et il s''en trouvera par contrecoup toujours un pour avoir raison mais lequel ?). Ne pourrait-il pas y avoir un peu de modestie au sujet de ces fameux modèles qui marchent toujours sur le papier mais peinent à trouver une déclinaison lorsqu''on cherche à les appliquer à la réalité ?
Pourquoi un modèle devrait-il être fiable ?
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:35Vous supposez que les économistes tiennent au point 2, ce qui n''est pas mon cas comme on le verra dans le prochain billet. Je dirais même que le point 2 n''est important quasiment que pour certains travaux en macroéconomie et en asset pricing, ne m''occupant ni de l''une ni de l''autre je vous laisse vous adresser aux spécialistes de ces domaines pour répondre à vos arguments. Dans les travaux que je cite "hypothèses exagérément simplistes, prise en compte très incomplète des facteurs d''influence, difficultés de mesure, incapacité à s''adapter à un environnement évolutif " ne sont pas gênantes voire sont même la force des modèles en question. Effectivement ils sont du coup incapables de donner des prédictions quantitatives, mais ils n''ont pas du tout été conçus pour ça et personne n''attend cela d''eux.
À propos de "l''oubli" des
OSC — 13/02/2010 - 13:31À propos de "l''oubli" des origines des hypothèses, tout ça : ne serait-ce tout simplement le fait d''une totale absence d''épistémologie ? Je veux dire, l''histoire des théories économiques c''est bien, mais si derrière il manque une sorte de cadre théorique pour exploiter ces connaissances historiques, bien des étudiants (et partant de futurs économistes) vont continuer de penser que l''histoire ça sert à rien parce que ça aide pas à résoudre des lagrangiens ou je ne sais encore quoi d''autre. J''ignore si mon cas est significatif ou non mais j''ai fait une licence et un M1 dans deux facs différentes (Nancy et Toulouse) et on ne m''a jamais parlé d''épistémologie (ou alors très brièvement histoire d''avoir quand même une introduction pas mathématique à un cours de microéconomie...). Perso je trouve ça quand même assez surprenant, que des scientifiques vont jusqu''à autant, finalement, "méconnaître" ce qui fait d''eux des scientifiques, précisément.
Qu''en pensez-vous ?
Oui, mais on n''est pas les seuls
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:36Je regrette souvent qu''on ne fasse pas plus d''épistémologie et que beaucoup d''économistes semblent être d''une inculture crasse sur ce sujet (moi compris), quand on voit que Lucas a pu être appelé le "pape de l''épistémologie" en économie, ça fait assez peur.
Ceci dit ce phénomène n''est pas propre à l''économie, interrogez des physiciens ou des biologistes et à mon avis vous aurez sans doute aussi des surprises. Toutes les sciences sont de plus en plus spécialisées et il est simplement difficile d''arriver au niveau où on peut faire des recherches nouvelles dans un domaine tout en prenant le temps de réfléchir sur ce qu''on fait, ce serait souhaitable mais il y a peu d''incitations à le faire.
Ensuite je partage aussi les réserves de Mathieu (voir ici : http://forum.econoclaste.free.fr/read.php?4,8573 ) : il est difficile d''étudier l''épistémologie sans avoir au préalable une bonne connaissance des recherches récentes en économie, de même qu''il est difficile d''être un bon chercheur en épistémologie de l''économie parce que cela veut dire se tenir au courant de recherches récentes dans plusieurs domaines très spécialisés et techniques, et cela implique qu''il n''y a pas forcément beaucoup de profs capables d''enseigner ça sans parler de recherches d''il y a 30 ans.
Plus modestement, si dans les cours on pouvait passer un peu de temps pour justifier certaines hypothèses et certains modèles en parlant des débats qu''ils ont suscité et comment ils se sont finis, tout le monde en aurait déjà une idée plus claire.
J’aime bien ses deux phrases
henriparisien — 13/02/2010 - 13:32J’aime bien ses deux phrases mises cote à cote :
« En revanche la théorie des jeux « expérimentale » montre de manière répétée que si on fait jouer des quidams à divers jeux ils convergent en général assez vite vers la solution sans même avoir très bien compris à la fin le principe du jeu. »
++
« Le deuxième problème c’est qu’une fois qu’une hypothèse est bien ancrée les économistes eux-mêmes ont tendance à oublier un peu d’où elle vient et pourquoi elle s’est imposée. »
Les économistes sont des joueurs comme les autres. Ils n’ont pas besoin de connaître intimement les règles de leur jeu pour pouvoir y jouer :)
Très intéressant...
C.H. — 13/02/2010 - 13:41... et globalement d''accord avec vous. Il y a juste un point où je mettrai un bémol, concernant l''idée qu''il faut appréhender l''équilibre de Nash comme le résultat d''un processus. Vous citez Fudenberg et Levine (que je ne connais pas très bien), vous auriez pu aussi citer Young (que je connais mieux) lequel développe typiquement cet argument : on peut très souvent retrouver les résultats de la théorie des jeux classique avec des agents myopes et à la rationalité fortement limitée dans le cadre d''un jeu évolutionnaire stochastique. Le gros problème de l''argument de Young c''est celui de la temporalité : la convergence vers l''équilibre peut prendre beaucoup de temps, un temps qui n''est pas réaliste sur le plan historique. C''est du reste un peu l''argument développé dans le lien donné par A. Delaigue et que j''ai relayé sur mon blog. C''est aussi le point mis en avant par Robert Sugden dans cet article :
http://www.informaworld.com/smpp/content~content=a713771964~db=all
Ce n''est pas un problème rédhibitoire, mais c''est quand même une objection sérieuse à ce type d''interprétation.
Fudenberg-Levine vs Sugden
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:48Merci pour le lien vers Sugden. Je suis bien d''accord, il faudrait effectivement toujours se demander à quelle vitesse on converge, et en suivant quelle trajectoire. Pour ma part ça ne me gène pas vraiment parce que l''équilibre lui-même n''est pas forcément la prédiction qui m''intéresse, j''interprète généralement la solution d''un modèle sur le mode "il y a une force économique qui pousse les agents vers tel ou tel comportement, ce qui a tendance à amener telle issue". Que la convergence vers l''équilibre prenne un temps très long n''est pas forcément très grave à mon sens, cela veut dire que la "force" en question n''est pas très puissante, et savoir s''il est pertinent de l''étudier quand même demande une estimation empirique. Ce qui me paraîtrait beaucoup plus gênant c''est que la convergence ne se fasse pas de manière "monotone", c''est-à-dire qu''en un certain sens on ne va pas se rapprocher de plus en plus de l''équilibre "en ligne droite" mais disons en spirale (dans un espace d''états à deux dimensions par exemple), parce qu''alors il devient très problématique d''interpréter le résultat simplement en termes d''incitations données aux agents.
Enfin dans Fudenberg et Levine dans mon souvenir on converge quand même assez vite dans la plupart de leurs exemples (peut-être sélectionnés à dessein). Tout dépend probablement à la fois du jeu considéré et du processus d''apprentissage retenu (un processus purement évolutionnaire où les populations de joueurs évoluent ira probablement moins vite dans le même jeu qu''un processus où chaque joueur apprend des jeux passés, mais je ne sais pas si des comparaisons ont été effectuées). Peut-être que la différence vient du fait que Sugden parle plutôt de processus évolutionnaires, tandis que Fudenberg et Levine parlent surtout de processus d''apprentissage ?
Full disclosure
Citoyen — 13/02/2010 - 13:42Je m''excuse tout d''abord parce que le français n''est pas ma langue maternelle et je vais commettre un certain nombre de crime grammaticaux.
Oui, l''argument des "money pump" (je pensais que c''était un terme a l''usage :S) C''est l''idée comme quoi quand un agent à des préférences inconsistantes (ça ce dit en français, inconsistent?) il va être une "money pump" parce qu''on pourrait l''exploiter en le faisant répéter le même cycle de deal et en l''appauvrissant progressivement. Donc, a contrario, soit par apprentissage ou par sélection naturelle, les agents doivent converger ver un ensemble de préférences consistantes.
Ma source (n''allez pas penser que j''ai penser a tout ça tout seul!) c''est le livre de Don Ross (http://www.uab.edu/philosophy/ross.html) "Economic Theory and Cognitive science". Il défendait la théorie de la préférence révélée comme fondement du modèle d''agent économique. D''après lui, puisque dans le cadre de samuelson le concept "préférence" et "choix" sont impossible a distinguer, c''est quelque chose qui évite parler des préférences comme un concept introspectif pseudophilosophique: un agent a des préférences parce qu''il fait des choix qui son décrits par cet ensemble de préférence, point. Enfin je ne suis pas très très au courant des lignes de force dans la recherche; mais c''est le cadre défendu, par exemple, par Kenneth Binmore (duquel s''inspire Ross, d''ailleurs) dans son dernier livre (Rational Decisions).
Ross, en fait, étend cette approche "behaviourist" (je ne sais pas comment on appelle ce courant philosophique en français) en général a tous les "real patterns"(http://www.uab.edu/philosophy/faculty/ross/PSA%2006%20formatted.pdf)-des phénomènes émergents objectifs- ce qui a mon sens doit englober le concept d''équilibre. En théorie, il doit en parler dans le deuxième volume qui n''est pas encore en vente.
Samuelson et ses potes...
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:48Pas de problème pour les crimes grammaticaux, je suis au contraire impressionné qu''il y en ait si peu (on dit incohérent plutôt qu''inconsistant, mais deux économistes francophones sur trois s''y trompent à vue de nez).
Je vois l''argument des "money pump", je l''avais déjà rencontré mais sous un autre nom que je n''arrive pas à retrouver. Ca ne m''a jamais trop convaincu à vrai dire (je rejoindrais ici C.H. : quelqu''un qui a des préférences incohérentes va peut-être se faire avoir de temps en temps mais l''effet ne sera pas suffisamment fort pour faire disparaître de telles préférences en un temps suffisamment court). Sans même parler du fait que les préférences des agents sont en général de l''information privée quand même, donc ce n''est pas évident de les exploiter.
L''article de Ross est intéressant mais il illustre très bien ce que dit Mathieu sur le forum d''Econoclaste : Ross est probablement très bon dans son domaine mais il ne peut pas en même temps se tenir au courant de la recherche récente en économie. Donc il parle de la science économique d''il y a 40 ans :
"Among social sciences, economics has the requisite mathematical structure, in which it expresses a suite of standard theories. Periodically, as the suite is augmented, its explicit unification is updated; milestones are Samuelson (1947) and Debreu (1959). In opposition, so-called ‘heterodox’ economics questions the canonical formulations. This challenge falls broadly into two waves. First, there is a busy anti-economic literature based on resentment of economists’ role in social and financial power structures which has no genuine alternative theory to offer (Ross forthcoming). This political literature is of no relevance to metaphysics. Then there is what I will call ‘nostalgic’ economics that resists the way in which economics has matured through increased formalization. This version of heterodoxy, of which Sen (1977, 1987, 1999 and elsewhere) is a famous example, is more interesting."
On y parle de Samuelson, Friedman et Debreu, on ne cite pas un seul article de recherche récent. Les citations de Sen renvoient d''ailleurs à des livres un peu plus grand public que ses articles de recherche.
Après je ne suis pas moi-même un grand ponte en méthodologie et épistémologie, si ça se trouve la position samuelsonienne reprise par Ross est bien plus fondée que la mienne. Elle ne me convainc pas vraiment parce que les préférences révélées c''est très beau sur le papier mais en pratique c''est à peu près inutile et inutilisé. Pour prédire les choix des agents vous devez connaître leurs préférences, mais pour connaître leurs préférences vous devez observer leurs choix. Cela m''énerve beaucoup d''ailleurs que dans tous les cours ou manuels de micro de base on fasse un petit topo sur les préférences révélées pour faire comme si ça élevait toute l''économie au rang de science dure, alors qu''on n''en entend jamais parler par ailleurs.
Cela correspond à mon avis à une conception très ambitieuse et positiviste de l''économie que défendait Samuelson mais qui a quand même perdu de sa popularité. En tout cas il me semble que ça ne correspond pas du tout à ce que font les chercheurs aujourd''hui, mais je reconnais aussi qu''ils sont en général nuls en épistémologie, donc peut-être simplement qu''ils se plantent.
Je ne pense pas que ce soit
Citoyen — 13/02/2010 - 13:51Je ne pense pas que ce soit le cas de Ross; je veux dire, vous pouvez aller voir les papiers sur son site il n''a pas du tout l''air de philosophe enfermé dans sa tour; le livre en tous cas s''appuie sur la recherche la plus récente (en terme de date du moins, je ne sais pas s''il passe a côté de la plaque) en philosophie de l''esprit, sciences cognitives, et bien sûr économie et théorie des jeux.
Je pense que je disgresse sur ce que vous traitiez dans le billet mais laissez moi défendre Paul Anthony et sa théorie. Tel que j''interprète Ross et Binmore, la theorie de la préférence révélée marche comme ça. Quand vous construisez une explication- cad, un modèle- en termes d''optimisation, vous n''expliquez pas le choix en raison des préférences. Parce que, si vous y penser, qu''est ce que "préférer" veut dire. Ce n''est sans doute pas une version "utilitariste" (éprouver du plaisir). D''ailleurs, nous appliquons la théorie des jeux a bien des choses qui n''ont pas des préférences au sens "humain" du terme. Prenez le dilemme du prisionniers; en plus de l''idée des deux prisionnier, il a été utilisé pour décrire la prolifération nucléaire, les ententes sur le marché, et même le comportement de certains animaux,... le fait est qu''il s''agit du même modèle et de la même fonction d''utilité et donc du même ensemble ordonné de préférences.
Or, pour pouvoir décrire des phénomènes et des agents fondamentalement différent avec le mème modèle de comportement, on a besoin de quelque chose qui soit commun a toutes ces choses: quelque chose qui décrive l''applicabilité du modèle d''agent économique et ses limite. Donc, la solution de Samuelson- qui d''ailleurs ne traitait pas de la théorie des jeux, mais du consommateur, mais peu importe- c''est de définir un agent économique par son comportement: la cohérence des choix. Donc, vous décrivez une fonction d''utilité qui vous semble raisonnable pour décrire le comportement de l''agent et ensuite, s''il s''agit d''un agent économique et vous avez bien fait votre travail, vous pouvez utiliser ça pour prédire; s''il ne s''agit pas d''un agent économique- ce qui, d''après la recherche en économie conductuelle est assez commun- alors vous pouvez encore utiliser le modèle comme une approximation de ce qui se passe vraiment dans le mesure où le comportement se rapproche de celui d''un agent économique. Ça ressemble a l''idée de Daniel Hausman sur le retour a la conception classique des lois de tendence.
Donc, le statut scientifique de la théorie économique est celui d''un corpus mathématique qui décrit l''action d''agents économiques et qui peut être appliqué systématiquement à tout ce qui agisse comme un agent avec des préférences cohérentes. Ca agroupe les fourmis presque toujours, les humains dans une certaine mesure, les états dans certains contextes, etc,... Surtout, quelque chose qui discipline les préférence c''est dans un certaine mesure l''argument des "money pumps" auquel je faisais référence plus haut, qui dans un entourage concurrentiel (encore les exemples d''avant: les RRII, le marché, etc,...) limite l''irrationalité, surtout après un procès d''ajustement/apprentissage et que l''évolution ait opéré.
Alors, je veux bien que les économistes ne travaillent pas explicitement avec le concept de préférence révélée; d''ailleurs, avant de lire le livre de Ross je n''y voyait qu''une petite curiosité intellectuelle. Mais après vous vous rendez compte que ça explique la plus grande partie des question économique. Autrement, vous êtes toujours forcé de trouver des microfondement pour tous, ce qui n''est définitivement pas toujours possible. La théorie de la préférence révélée permet d''être agnostique quand au mécanisme interne et le mettre dans un boite noir et juste se focaliser sur le comportement externe. Et je pense que c''est, après tout, ce que font la plupart des économistes quand il modélise des fonctions d''utilité.
Révélées ou ordinales ?
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:53Je suis assez d''accord avec vos arguments, mais il me semble qu''il n''y a pas besoin de se servir du concept de préférences révélées, ou alors dans un sens très faible, et que celui de préférences ordinales suffit largement non ? On peut justifier que les agents devraient être capables d''ordonner leurs choix de celui qu''ils préfèrent à celui qu''ils veulent le plus éviter, éventuellement via des considérations de type "money pump", on fait des hypothèses sur quelles devraient être ces préférences (les fourmis préfèrent consommer plus plutôt que moins), on regarde quel comportement cela devrait impliquer et on compare avec l''observation. Mais je ne vois pas à quelle phase on estime d''abord les préférences des individus en observant leurs choix.
Si la question porte plutôt sur les préférences ordinales je suis bien d''accord que c''est méthodologiquement incomparablement plus défendable que l''approche cardinaliste, mais on retrouve le dilemme habituel aux sciences économiques : soit vous prenez l''hypothèse défendable de préférences ordinales et vous limitez drastiquement les sujets que vous pouvez traiter (par exemple vous allez avoir beaucoup plus de mal à traiter une bonne partie de la théorie des jeux et plus généralement tout ce qui demande des espérances d''utilité, donc aussi toute l''économie de l''information), soit vous faites l''hypothèse moins défendable de préférences cardinales et vous pouvez traiter de tout un tas de choses. Là encore le point de vue de ceux qui se posent la question me semble être qu''on peut toujours essayer, si au final le modèle produit des idées qui ont un sens et ne semblent pas franchement dépendre du caractère cardinal de l''utilité ben ça ira.
Je ne suis pas économiste de
henriparisien — 13/02/2010 - 13:43Je ne suis pas économiste de formation, et j’ignorais que la notion d’équilibre était aussi centrale.
Du coup, je me pose une question. Il y a énormément de modèles qui se formalisent avec deux trois équations qui n’ont pas d’équilibre. Notamment tous ce qui a trait à la croissance d’une population sous contrainte.
Je veux bien croire qu’un modèle qui régit la répartition de ressources entre agents qui ont des préférences stables converge vers une solution stable. Mais il me semble qu’il s’agit d’un tout petit domaine de l’économie.
Comme je n’ai pas la prétention d’inventer la roue, je suis sûr que ce champ a été exploré. Mais peut-être les résultats n’ont-ils pas été à la hauteur des espérances.
Mais j’anticipe peut-être sur un de vos prochains billets.
Sentiers d'équilibre
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:49Je ne suis pas sûr de savoir à quels modèles vous faites référence. Si vous pensez à des modèles dynamiques du type modèles de croissance je peux vous rassurer, là aussi le concept de solution est celui d''équilibre. Sauf qu''il ne s''agit plus d''un équilibre statique mais d''un sentier d''équilibre : à chaque point du temps personne n''a intérêt à changer son comportement (ni ses anticipations si on les suppose rationnelles). Cela ne veut pas dire que l''économie converge vers un équilibre statique, typiquement elle arrivera au bout d''un moment sur un sentier où toutes les variables auront le même taux de croissance à chaque période, mais continueront toutes de croître. Conceptuellement c''est toujours de l''équilibre.
Même l''économie dite du "déséquilibre" justifie ce déséquilibre en donnant des raisons pour lesquelles les agents ne s''ajustent pas, donc si on veut c''est encore de l''équilibre mais simplement on réduit le nombre de déviations possibles pour les agents.
Le seul courant de recherche actuel où on ne ferait pas cette hypothèse serait probablement les modèles du type "agent-based" où on prédéfinit des comportements de manière ad hoc (mais peut-être réalistes) avant de simuler ce qui va se passer. On tombe alors immédiatement sur l''argument qui fait que les autres économistes se servent de modèles d''équilibre : ils n''en ont pas marre les agents au bout d''un moment de perdre de l''argent bêtement parce qu''ils ne sont pas fichus de changer leurs habitudes idiotes ? Ce qui serait bien c''est de justifier dans l''esprit de Akerlof et Yellen que même si les agents ont des comportements routiniers sous-optimaux mais très faiblement sous-optimaux, alors l''agrégation de ces comportements peut donner un résultat très éloigné de l''équilibre rationnel. Mais je ne suis pas sûr qu''on vérifie cette propriété très souvent dans les agent based models, CH vous en dira probablement plus.
En fait, il y a énormément de
henriparisien — 13/02/2010 - 13:51En fait, il y a énormément de modèles avec des rétroactions qui non pas d’équilibre, pas de point de convergence, ni même de croissance régulière. L’un des premiers mis en évidence, c’est le système de Lorenz (http://fr.wikipedia.org/wiki/Attracteur_%C3%89trange). Mais on trouve la même chose en s’intéressant par exemple à une population de rat vivant dans un grenier alimentée régulièrement par un gentil fermier et mangés par des chats.
Les mécanismes fixant les prix pour les matières agricoles ressemblent un peu à cela. Le choix de planter du blé plutôt que du mais dépend pour beaucoup des prix atteint l’année précédente. Ce faisant, si tous les agriculteurs adoptent la même plantation, les prix vont s’effondrer. A cela, on ajoute les industriels, qui dans une certaine mesure et au prix de certains investissements peuvent substituer l’un à l’autre…
Je ne pense pas que la seule rationnalité d’un agent lui permette de sortir de cet engrenage (où alors il se reconvertit dans la finance :) ).
Alors, c’est vrai que ces modélisations sont particulièrement pénibles dans le sens où il est difficile – voir impossible – de prévoir leur évolution. Mais les ignorer, cela revient un peu à chercher ses clés sous le lampadaire parce que c’est le seul endroit qui est éclairé. Ce n''est pas une critique bien sûr, cet attitude est parfaitement rationnelle.
Equilibre ou équilibre ?
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:53Oui merci pour Lorenz et autres modèles en physique et en biologie mais moi je parlais de modèles économiques !
Des modèles économiques dynamiques qui ont des trajectoires chaotiques il y en a, mais justement elles sont à la fois chaotiques et d''équilibre (équilibre au sens économique donc, pas au sens qu''on converge vers un état stationnaire ou absorbant). Chaotiques au sens où vous ne pourrez pas prédire leur évolution, mais d''équilibre au sens où à chaque période et éventuellement en fonction d''un choc aléatoire chaque agent ne voudra pas changer son comportement.
Je suis d''accord avec vous qu''on étudie probablement trop peu des modèles de ce genre (en gros des modèles dont la dynamique n''est pas linéaire) mais ça existe et surtout c''est sans rapport à mon avis avec la notion d''équilibre.
En fait je ne suis pas sûr qu''on adopte la même définition du mot équilibre. Dans l''exemple des agriculteurs que vous donnez je ne vois pas nécessairement où est le déséquilibre. Si chaque agriculteur et chaque industriel a intérêt à agir comme il le fait il s''agit bien d''un équilibre au sens économique, après cela peut donner des prix très instables et une issue sous-optimale, mais d''une part c''est un problème complètement différent, d''autre part c''est extrêmement courant dans les modèles économiques. S''ils n''ont pas intérêt à agir comme ils le font alors pourquoi agissent-ils ainsi ? Pourquoi se trompent-ils inlassablement depuis les milliers d''années que l''agriculture existe et que les agriculteurs doivent vendre leur production et décider de leurs semailles ?
Enfin votre analyse de l''agriculture ressemble beaucoup aux modèles dits de cobweb, qui sont justement des modèles où on voit très bien comment en s''ajustant à chaque période les agents vont converger vers un équilibre sous certaines conditions (mais pas sous d''autres effectivement, en quel cas le système explose et on se demande quelle conclusion économique on doit en tirer).
Méthode et méthodologie
adriens — 13/02/2010 - 13:44Parler de méthodologie signifie que l''on s''approprie, que l''on manipule, déforme, joue avec... la méthode.
En gestion, on parle souvent de méthodologie, notamment lorsque l''on a un canevas d''investigation très qualitatif, car il n''existe pas une méthode mais un ensemble de méthodes que les chercheurs inventent, copient, déforment pour mieux investiguer, disent-ils, leur question de recherche.
Par contre, lorsqu''on veut s''assurer de la réplicabilité de notre recherche, il vaut mieux être transparent sur sa METHODE ou lorsqu''on veut faire une étude contradictoire, il vaut mieux répliquer le canevas d''investigation et la méthode d''un autre... Sinon, si chacun crée sa méthode, sa méthodologie, son discours sur la méthode permettant de la légitimé en employant des grands mots et grands noms, la recherche n''est pas cumulative et l''on ne peut trancher une question sur la base d''un seul article non comparable à d''autres puisque de méthode ou de méthodologie différente
En médecine, il est courant d''essayer d''avoir un canevas d''investigation, un study design, proche de l''étude que l''on cherche à contester. En gestion, ce n''est pas le cas. J''espère que ça va devenir le cas dans les prochaines décades. Mais, dans tout ça, où est l''économie? Parle-t-on de méthode ou de méthodologie en économie?
Il me semble que faire une analyse qualitative en économie, c''est flinguer sa carrière de chercheur, c''est par contre s''assurer une carrière en lycée où la norme est de se battre à coup d''auteurs sans avoir lu les papiers sous-jacents. On appliquerait donc de la méthode lorsqu''on fait des papiers de recherche digne de ce nom, et l''on ferait de la méthodologie, des discours sur la méthode ou sur l''argumentaire lorsqu''on est dans l''enseignement secondaire.
Après, quid des papiers de démonstration analytique... On ne peut que rajouter des hypothèses plus ou moins ad hoc(s?), et donc doit-on parler de méthode analytique, de canevas d''investigation analytique ou plutôt de méthodologie... Je n''en sais rien. Mais, au moment du test il faudra passer par ce qui se fait de mieux actuellement en économétrie ou en expérimentation et donc on appliquera une méthode, celle qui se trouve à la frontière des possibilité méthodologique.
Il faut toujours réfléchir au sens des mots, méthode n''est pas méthodologie
Méta-méthodologie
Jean-Edouard — 13/02/2010 - 13:47Je ne suis pas sûr de très bien comprendre votre distinction entre méthode et méthodologie, mais sous réserve que je ne me trompe pas sur le sens que vous donnez à ces mots voici quelques éléments :
-A mon avis les économistes sont toujours extrêmement clairs sur la méthode qu''ils emploient, les hypothèses qu''ils font etc. C''est l''avantage des maths. Du coup leurs travaux sont très aisément réplicables et une bonne partie de la recherche consiste d''ailleurs à reprendre le modèle de bidule en telle année et de relâcher les hypothèses X et Y pour voir si le résultat tient toujours et sinon pourquoi. Ce n''est pas extrêmement passionnant mais c''est nécessaire et cela montre que la méthode est assez transparente.
-En revanche je pense que si les économistes utilisent en général des méthodes très proches ils sont souvent en désaccord sur pourquoi ils les utilisent et quel sens ils leur donnent, ce qui est peut-être plus proche de la méthodologie. Je serais moins prompt que vous à condamner l''étude de celle-ci, je trouve assez dérangeant de voir que des économistes différents peuvent donner des sens radicalement opposés aux mêmes hypothèses voire aux mêmes résultats.
Bonjour, Je ne peux que
W. — 13/02/2010 - 13:44Bonjour,
Je ne peux que regretter vous avoir manqué lors de votre passage à Lyon, surtout avec un sujet comme celui-ci. Anyway, merci pour ces deux notes de méthodologie, c''est ce type de discours qui fait réfléchir les néophytes de mon genre.