How I Learned to Stop Worrying and Love Macroeconomics
Jean-Edouard — 12/07/2012 - 00:03
J’avais prévu de rebondir sur le billet d’Alexandre Delaigue (je n'ai compris qu'aujourd'hui pourquoi un poisson illustrait son billet, excellent), qui rebondissait lui-même sur un dialogue avec Mathieu Perona. Sauf que Mathieu m’a lui-même coupé l’herbe sous le pied, en donnant ici beaucoup d’éléments intéressants. Je vais apporter ma petite pierre de non spécialiste au débat, même si cela risque de ressembler à une paraphrase de ce que dit Mathieu. En fait, en relisant ce billet qu’Alexandre met en lien, je me rends compte que je vais le paraphraser lui aussi. Au pire cela montrera qu’on est tous les trois à peu près d’accord, ce qui est plutôt bon signe. Je m'excuse par avance auprès de mes collègues qui risquent d'avoir un arrêt cardiaque en me voyant prendre la défense de la macroéconomie.
I. Ce ne sont pas les modèles qui sont faux, c’est l’usage qu’on en fait
Je pense que cela deviendra vite un leitmotiv de ce blog. Aucun modèle, du moment qu’il est logiquement cohérent, n’est faux ni totalement inutile. Il ne devient faux que lorsqu’on l’applique à mauvais escient, typiquement pour répondre à des questions qui ne sont pas celles auxquelles le modèle entendait répondre, ou dans des situations qui ne sont pas celles prévues par le modèle. Il faut donc être très prudent dans l’usage d’un modèle, ce qui rend la plupart des modèles peu utiles. Mais ils illustrent toujours un effet ou un phénomène qu’il peut être important de prendre en compte.
Dans le cas de la macro, on attaque pêle-mêle l’irréalisme des modèles, le manque de prise en compte des marchés financiers, du secteur bancaire, la modélisation simpliste du chômage etc. C’est ce que fait l'article, que pour ma part je trouve assez mal documenté, cité par Alexandre et Stéphane.
Ces reproches sont quelque part exacts : les modèles macroéconomiques standard (DSGE) ne prennent pas bien en compte tout un tas de choses, et notamment excluent par définition la possibilité de crises financières. Mais il ne faut pas perdre de vue le but de ces modèles : comme dans tout modèle le but n’est pas d’avoir une représentation complète de la réalité (incluant crises et tutti quanti), mais d’avoir un modèle adéquat pour comprendre un problème donné, ici les fluctuations économiques et les politiques de stabilisation.
Comme le remarque Mathieu, la macroéconomie ces dernières années s’est essentiellement attaquée à comprendre des fluctuations « normales ». Le but des modèles DSGE, c’est de dire à une banque centrale si quand l’inflation est un peu plus élevée que prévu il faut augmenter les taux directeurs d’un ou de deux points de base. Ce n’est certainement pas d’expliquer ce qu’il faut faire au milieu d’une crise financière de grande ampleur.
Autrement dit, de mon point de vue les modèles macroéconomiques faisaient assez bien le boulot que les macroéconomistes leur avaient assigné (ou auraient dû leur assigner, selon les cas). Le problème, c’est qu’il y a une confusion croissante en macroéconomie entre ce qui relève de la recherche (proposer de nouvelles méthodes, de nouveaux modèles, de nouvelles théories) et ce qui relève de l’ingénierie (calibrer un modèle et dire à une banque centrale ce qu’elle doit faire). Les chercheurs en macroéconomie ont bien fait la tâche qu'ils s'étaient assignée, sauf que celle-ci ne concernait pas du tout la théorie des crises économiques. Les « ingénieurs » en revanche ont fait l’erreur de trop se reposer sur les travaux développés en macroéconomie sans regarder le reste (voir la section suivante), sans garder un minimum de jugement et d’esprit critique, et surtout sans demander aux chercheurs de s’intéresser aussi aux crises. On pourrait dire la même chose de la théorie de la finance et de l’ingénierie financière.
Quand une fusée explose au décollage on ne dit pas qu’il faut revoir la théorie de la gravitation, on dit que les ingénieurs russes ne sont plus ce qu’ils étaient du temps de l’Union soviétique. De même on ne peut pas demander à revoir entièrement la science économique à chaque fois que des acteurs l’utilisent à tort et à travers.
On me dira que c'est jouer sur les mots, mais la distinction me semble importante. Si le diagnostic est que la partie « recherche » est saine (quoique insuffisante et incomplète, comme toute science) mais qu'elle est mal appliquée, les solutions sont à chercher du côté de la formation des décideurs et des ingénieurs à ce qu'est un modèle, à la diversité des facteurs à prendre en compte et des approches possibles. Il faut notamment augmenter la culture générale des « ingénieurs », à une époque où des thésards en macroéconomie peuvent aller travailler dans des institutions internationales sans avoir jamais entendu parler du modèle IS-LM. En se trompant de diagnostic on risque le lyssenkisme. La recherche est déjà trop guidée par ce que veulent entendre différents gouvernements et banques centrales, maintenant elle pourra l’être aussi par les idées de Mme Michu sur ce qui manque dans la théorie économique (avec mes excuses pour mon méchant élitisme sectaire).
II. Les économistes n’avaient-ils rien à offrir, ou est-ce qu’on ne leur a rien demandé ?
Si l’on suit mon raisonnement jusqu’ici, il consiste à dire que les macroéconomistes ont développé de bons modèles pour comprendre les périodes où il ne se passe rien, mais ont négligé d’étudier les périodes de crise. Sur le plan épistémologique ce n’est pas un problème : personne n’a demandé à Copernic de s’intéresser à des trucs plus utiles avant d’étudier le mouvement des planètes. Sur le plan pratique c’est évidemment un peu choquant, parce qu’on aimerait bien qu’un champ scientifique en partie financé par des fonds publics ait une utilité sociale.
Cette critique serait valable si l’économie n’avait rien produit du tout sur les crises. Or j’espère avoir montré dans la série sur les crises financières (voir divers billets dans la section marchés financiers) qu'il y a justement eu beaucoup de travaux antérieurs à la crise donnant un tas d’outils pour comprendre les différents éléments du puzzle, et qu’en y prêtant un peu attention on aurait peut-être vu arriver plus tôt certains problèmes, ou été moins désemparés pour trouver des solutions.
Bien sûr, si les macroéconomistes ne s’occupent pas d’étudier l’aspect macroéconomique des crises, personne ne le fera pour eux. Ce ne sont pas les articles que j’ai cités dans la série sur les crises financières qui permettent de comprendre quelle politique macroéconomique mener une fois qu’une crise a éclaté. Mais si l’étude des « petites » fluctuations est la plus visible dans le champ de la macroéconomie, cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien d’autre. Au contraire, la prise en compte de tout un tas de frictions et d’imperfections (notamment d’origine financière) a, me semble-t-il, commencé bien avant la crise. Peut-être alors n’y avait-il juste personne pour écouter ?
Même ce dernier point n'est pas clair. Beaucoup de banques centrales n'ont pas attendu la crise financière pour accueillir des chercheurs travaillant sur les problèmes bancaires et de stabilité financière, en plus des traditionnels spécialistes de la politique monétaire. C'est par exemple le cas de la division recherche financière que je rejoins à la BCE, c'est le cas aussi à la Banque d'Angleterre et dans les différentes banques de la FED. Dans un livre récent (reprenant d'ailleurs beaucoup de tribunes antérieures dans le Financial Times), Charles Goodhart va jusqu'à dire que la crise avait été anticipée par de nombreux régulateurs à travers le monde, et cite les Financial Stability Reports de la Banque d'Angleterre, que personne ne lisait jamais mais qui bien avant la crise pointaient du doigt un certain nombre de dysfonctionnements. Pour lui, le problème n'a pas été un manque d'anticipation par les régulateurs et les spécialistes, mais un manque d'outils pour faire quoi que ce soit. La plupart des régulateurs n'avaient dans certains cas tout simplement pas les pouvoirs nécessaires pour empêcher différents dysfonctionnements, dans d'autres pas les moyens (le budget du régulateur est en général assez ridicule face à celui des institutions qu'il est censé réguler), quand ce n'est pas la législation elle-même qui fait en sorte que le régulateur soit impuissant, comme aux Etats-Unis où l'on n'a rien trouvé de mieux à faire que de mettre les régulateurs bancaires en concurrence, en permettant aux banques de choisir leur régulateur dans certains cas. Voir aussi le deuxième billet de Mathieu, qui signale en outre que même The Economist avait mis en garde contre la bulle immobilière américaine et ses conséquences possibles.
Résumons. I) Effectivement la macroéconomie "visible" n'a pas servi à grand chose pour prévoir et comprendre la crise, parce qu'elle s'intéresse aux fluctuations « normales » de l'économie. II) D'autres champs comme la « macro-finance » ou même la finance tout court avaient en revanche beaucoup de choses à dire, sauf que personne n'écoutait ou ne voulait entendre.
III. La macroéconomie : vitrine, facilitateur de pratique, ou bouc émissaire ?
Il y a donc de mon point de vue un gros malentendu. On reproche à la macroéconomie des fluctuations de ne pas être utile pour régler la crise actuelle, ce qui a à peu près autant de sens que de reprocher à la seconde générale de ne pas enseigner à découper du jambon. Alexandre en déduit que le prestige de la macroéconomie en sort terni et que, comme la macroéconomie est la vitrine de l'économie, c'est un problème qui se pose à l'ensemble de la profession.
Mathieu répond en substance qu'il faut peut-être songer à changer de vitrine. J'irai même plus loin : l'un des gros problèmes affectant la communication de l'économie envers le public, c'est que nous avons trop longtemps gardé comme vitrine l'un des champs les moins propices à cette fonction. Les contributions récentes sont techniques, peu intuitives, décevantes en temps de crise (puisque en général leur objectif n'est pas d'étudier les crises), très difficiles à expliquer, trop faciles à déformer, et trop en concurrence avec ce qu'Alexandre nomme les « ready-made economics ». C'est un peu comme si la physique avait pour vitrine la météorologie !
On comprend que les débats sur les politiques keynésiennes aient pu focaliser l'attention du public dans les années 1950-1970. C'était facile à expliquer, important, recoupait des débats politiques attirant l'attention etc. Mais ça ne correspond plus du tout à l'état de la macroéconomie des fluctuations aujourd'hui : rien de plus technique et de plus ennuyeux qu'un débat entre deux macroéconomistes contemporains sur comment calibrer un modèle, quels moments privilégier, quelles restrictions faire et autres questions palpitantes (ouf, c'est là que mes collègues me reconnaissent).
Un autre problème avec le fait de prendre la macroéconomie des fluctuations comme vitrine, c'est que c'est un champ qui est fait pour faire naître des malentendus sur ce que font les économistes. D'abord les non spécialistes comprennent « modèle macroéconomique » comme « modèle visant à représenter toute l'économie », et sont donc scandalisés d'apprendre qu'il n'y a pas de banque ou pas de secteur financier un peu riche dans le modèle. Premier gros malentendu. Ensuite ce sont des modèles donnant des prédictions chiffrées et même des recommandations de politique économique. Gouvernements et banques centrales adorent à juste titre ce genre de modèle : on appuie sur le bouton et l'ordinateur donne la décision à prendre. Et d'aucuns d'en déduire que c'est ce que doit être un modèle économique : vous entrez les données de l'économie et le modèle vous dit quels doivent être les taux de la banque centrale, le niveau des dépenses budgétaires etc. Second gros malentendu.
A travers cette vitrine, l'économie souffre en outre beaucoup de l'image de conseillère du prince, qu'elle se trimbale depuis les mercantilistes. Chaque mesure économique est d'emblée vue comme politique, l'économie est perçue comme idéologique et non scientifique. Le fait même que la vitrine soit un champ où la place du normatif est si importante est sans doute un mauvais point. Sans aller jusqu'à la tour d'ivoire, on a quand même besoin d'un minimum de sérénité pour la recherche, on ne peut pas en permanence se faire taper dessus par tous les quidams qui ont une formation en économie suffisante pour troller sur lemonde.fr (comprendre : nulle). Pourquoi pas d'autres vitrines? Après tout la physique n'a pas comme vitrine des trucs simples de la vie de tous les jours, les médias s'enthousiasment sur le boson de Higgs qui n'est quand même pas hyper funky. Pourquoi l'économie industrielle ou la théorie des enchères ne pourraient pas être des vitrines de l'économie, plutôt que le champ le plus riche en crackpots en tous genres ?
Enfin, les économistes sont-ils responsables de ce triste état de fait ? Pouvons-nous décider de changer de vitrine et de commencer à mettre en avant les réussites de la profession dans d'autres champs que la macroéconomie des fluctuations ?
Je pense que ce n'est pas si simple, parce qu'au fond cela arrange beaucoup de gens de pouvoir en permanence taper sur les économistes. D'abord, peu de gens sont prêts à abandonner l'idée rassurante qu'un « bon » modèle de l'économie est possible, qui dirait enfin sur quel bouton appuyer et quand (et guiderait les chefs d'entreprise, tant qu'à faire). Il faudrait alors réfléchir vraiment aux problèmes complexes, consulter différents économistes, prendre en compte différents éléments avant de prendre une décision informée. Il est beaucoup plus confortable de faire ce que dit un modèle, n'importe lequel, et de rejeter la faute sur le modélisateur si la décision est mauvaise. Le bashing sur les modèles quantitatifs en finance relevait exactement de la même logique.
Il y a une relation malsaine entre le public et la science économique, qui rappelle un peu la relation névrotique du public aux hommes politiques que décrivent Alexandre et Stéphane dans Nos phobies économiques. On attend des économistes des solutions miracles, ce qui suscite évidemment de grosses déceptions, mais fournit heureusement des boucs émissaires tout trouvés. Keynes espérait qu'après lui les économistes seraient un peu comme des dentistes, quelque part ce n'est devenu que trop vrai : les économistes disent des choses que le public ne veut pas entendre (par exemple « attention, on est peut-être au bord d'une crise »), proposent des remèdes douloureux qui ne sont donc pas acceptés, le mal empire et on en rejette la faute sur eux. Ce rôle de bouc-émissaire est d'ailleurs nouveau. On était plus habitué à voir l'économie comme un « facilitateur de pratique », pour parler bourdieusien : si pour des raisons purement politiques un parti veut mener la réforme X et que par chance quelqu'un trouve une théorie économique Y justifiant X, la théorie Y sera citée, et si une telle Y n'existe pas alors on trouve simplement d'autres arguments pour justifier la réforme.
Evidemment, je ne dis pas que la profession soit entièrement blanche, et cela me pose tout de même un problème de voir qu'autant d'efforts ont été consacrés à résoudre des questions peut-être secondaires, de l'énergie gaspillée dans des vieilles querelles d'écoles (ce qui est d'autant plus idiot que les écoles elles-mêmes ont disparu). On peut exonérer la macroéconomie en tant que champ sans exonérer un certain nombre de macroéconomistes, notamment certains qui montrent qu'ils ne sont pas conscients de ne pas avoir d'outils pertinents pour comprendre la situation, ou d'autres qui découvrent en 2012 le modèle IS-LM, voire la droite à 45 degrés. Je pense néanmoins qu'il y a eu un début de remise en question. De plus, la concurrence pour la publication est telle que tous ceux qui le peuvent se précipitent sur les sujets d'actualité (« topical », en jargon d'économiste), si bien que plus d'articles ont probablement été publiés dans les dernières années sur les crises financières et les dysfonctionnements de la finance en général qu'au cours des cinquante années précédentes. En revanche les centaines de commentateurs « demi-habiles » (pour reprendre l'expression du très pascalien Mathieu) eux ne se sont guère remis en question. Pourtant, si tous ceux qui perdent leur temps à crier haro sur l'économie « orthodoxe » et à réclamer qu'on résolve la crise en étudiant le comportement des fourmis s'affairaient à des taches plus productives, cela aurait probablement un impact significatif sur la croissance.
- Vous devez vous connecter pour poster des commentaires



Au moins un modèle macro sur les crises...
Adrien — 16/07/2012 - 11:09Bonjour,
abonné depuis longtemps à votre blog, je viens d'abord vous féliciter pour cette ressource formidable. Je la suivrai d'autant plus à l'avenir que je vais commencer à faire un peu d'économie.
A ce titre j'ai une remarque. En fait deux, dont la première est épistémologique et que je développerai peut être une autre fois, car c'est toujours long et cela tourne souvent en débats de vues personnelles : si j'ai toujours trouvé les légitimations neutres cohérentes à l'intérieur même d'une vision moderne/technicienne/analytique, il faut toujours faire un peu de morale quand on prend l'activité de chercheur dans le cadre plus grand de l'évolution des sociétés modernes.
Non ma remarque est juste à propos des modèles DSGE et des crises. Sans vouloir faire de la pub aux gens que j'admire ou avec qui je travaille, il existe bien des modèles qui prennent en compte les banques et la finance dans des DSGE. En tout cas un que j'étudie actuellement : [M.R. Grasselli and B. Costa Lima. An analysis of the Keen model for credit expansion, asset price bubbles and financial fragilities, to appear in Mathematics and Financial Economics, 2012.]. Il faut rendre à César ce qui est à César, c'est Steve Keen qui a conçu le modèle (cf. cité in). C'est en gros un modèle de Goodwin (predator-prey) auquel on ajoute un secteur financier et un spéculateur de Ponzi. C'est d'ailleurs très intéressant.
Ma question est alors : n'existe-t-il pas d'autres modèles DSGE qui incluent les banques ou le secteur financier, car je suis en manque de littérature (à conotation mathématique)?
J’hésite à dire combien je
elvin — 16/07/2012 - 15:41J’hésite à dire combien je suis d’accord, de peur que Jean-Edouard se demande où il a bien pu faire erreur…
Je pense comme lui que la distinction entre recherche et ingénierie est clé : « Le problème, c’est qu’il y a une confusion croissante en macroéconomie entre ce qui relève de la recherche (proposer de nouvelles méthodes, de nouveaux modèles, de nouvelles théories) et ce qui relève de l’ingénierie (calibrer un modèle et dire à une banque centrale ce qu’elle doit faire) » (J-E) J’ai écrit là-dessus il y a quelques années : http://gdrean.perso.sfr.fr/articles/roles%20eco.html
Les curieux pourront s’amuser à repérer dans ce texte les passages où J-E et moi disons la même chose, avec presque les mêmes mots. Pour ma part, j’en ai repéré six, à commencer par la citation que je mettais en exergue : « Ce que les gens attendent des économistes est au-delà du pouvoir de tout homme mortel. » et que J-E énonce : « On attend des économistes des solutions miracles ». (Cela dit, si J-E veut garder son calme, il vaut mieux qu’il ne lise pas la fin de mon article…)
Côté recherche, que nous soyons ou pas d’accord sur son objectif, nous sommes d’accord pour dire qu’il faut laisser toute liberté au chercheur (cf Feyerabend). http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Feyerabend
Oui, une théorie apparemment farfelue et tombée du ciel peut se révéler un jour utile à la compréhension de la réalité. Mais entre temps le chercheur doit être pleinement conscient du statut épistémologique et des limites de sa théorie, et ne pas se mêler d’ingénierie. Trop d’économistes n’ont pas ce scrupule.
Côté ingénierie, vu de l’extérieur de la communauté des économistes, les agents économiques font encore moins cette différence. Et de tous les agents économiques, il n’y a (n’y avait ?) que les politiciens (gouvernements et organismes internationaux) pour attendre quelque chose des « ingénieurs » en économie, et donc indirectement des chercheurs. Les banquiers attendaient quelque chose des mathématiciens appliqués, ce qui est différent. Les dirigeants d’entreprise n’en attendent au plus que des éclairages sur leur environnement économique futur, c'est-à-dire de la macro. Ca explique que la macroéconomie soit la « vitrine » de l’économie, puisque une vitrine n’a d’intérêt que si elle attire les clients potentiels. La macro, et précisément celle qui s’occupe des politiques publiques, est la seule partie de l’économie contemporaine à laquelle le monde extérieur à l’économie accorde de l’intérêt (à tort ou à raison). Ce jugement repose sur la pertinence attendue des résultats au vu des résultats passés, pas sur les méthodes utilisées. Et s’il est cohérent avec celui des étudiants, il en est indépendant.
Comme je le disais dans l’article, l’ingénieur opère sur la réalité, et il est jugé sur la solidité des ouvrages qu’il conçoit. Quand il veut utiliser les résultats d’un chercheur, il veut être sûr que ces résultats sont valides pour la réalité sur laquelle il opère, ce qui implique qu’ils aient passé avec succès les épreuves de justification au sens de Reichenbach : http://fr.wikipedia.org/wiki/Contexte_de_d%C3%A9couverte_et_de_justifica...
Autrement dit, si le chercheur est libre de ses méthodes dans la phase « de découverte », il doit se plier à une discipline admise par l’ingénieur dans la phase « de justification ».
C’est probablement une différence majeure avec les sciences physiques. Dans celles-ci, l’ingénieur, dans la mesure où il est, lui-même un scientifique indépendant, sert en quelque sorte de filtre entre le chercheur et le public. D’une part il permet la recherche fondamentale désintéressée, car il sait et fait savoir qu’il y a des théories qui ont trouvé des applications après coup, et donc que ça peut se reproduire. D’autre part il valide les résultats de la recherche, d’abord en les mettant à l’épreuve dans la phase « de justification », ensuite dans ses propres travaux, qui sont systématiquement soumis à l’épreuve du réel.
Une remarque enfin sur l’organisation industrielle, dont Mathieu Perona dit qu’elle pourrait être une nouvelle vitrine, car « faire valoir des arguments économiques face à des armées d’avocats et de lobbyistes disposant de toute la puissance de feu des rentes acquises atteste de la robustesse de ces arguments et de leur capacité de conviction de non-spécialistes. » Sur ce sujet que je crois assez bien connaître, je suis très sceptique. Quel est le résultat de ces joutes oratoires ? D’excellents économistes fournissent des arguments opposés aux deux parties, ce qui fait douter très fort du caractère « scientifique » de ces arguments. Quels qu’aient été les résultat finaux des procès antitrust, peut-on vraiment dire qu’ils ont été favorables à l’économie ? L’exemple que je connais un peu des nombreux procès contre IBM, et plus récemment contre Microsoft, illustre bien l’ignorance générale des phénomènes réels de structuration de l’industrie et de leurs conséquences, tant par les économistes que par les juges. http://gdrean.perso.sfr.fr/articles/affairepourrien.html
@Adrien, @Elvin
Jean-Edouard — 18/07/2012 - 15:16@Adrien : merci pour les compliments et pour le lien. J'attendrai donc un développement de votre première remarque, mais effectivement c'est un sujet de débat sans fin. Pour la deuxième remarque oui il y a tout un tas de modèles DSGE avec un secteur financier, en fait dans le champ de la finance les modèles d'asset pricing basés sur des "Lucas trees economies" ne sont rien d'autre que des modèles DSGE avec un secteur financier (et les autres secteurs de l'économie réduits au strict minimum). Si la question c'est plutôt d'avoir des modèles DSGE avec un secteur financier "intéressant", ie quelques frictions, il y en a aussi mais ce n'est pas vraiment ma spécialité. Une rapide recherche google m'a mené vers ce papier qui semble reprendre des articles classiques de cette littérature (http://ideas.repec.org/p/nbp/nbpmis/80.html), il y a aussi celui-ci : http://ideas.repec.org/p/bdi/wptemi/td_740_10.html. Après je ne sais pas ce que vous entendez par littérature à connotation mathématique, enfin en tout cas je serais étonné que cette littérature soit en manque d'équations.
@Elvin : ce n'est pas très surprenant que nous soyons parfois en accord sur certains points, cela ne m'inquièterait que si cela devenait trop systématique. Une petite réserve quand même, vous semblez attribuer la responsabilité de la confusion des rôles entre "chercheur" et "ingénieur" aux économistes eux-mêmes. Ils en portent évidemment une partie, mais il ne faut pas oublier le côté demande : beaucoup d'institutions sont bien contentes de pouvoir obtenir plus ou moins gratuitement l'avis de chercheurs en échange de données, ce qui coûte bien moins cher que de créer un poste d' "ingénieur". Après il ne faut pas se plaindre si le chercheur en question est plus intéressé par la dimension académique de la question que par les détails de la solution pratique à apporter. Par ailleurs le manque de la figure de "l'ingénieur" comme intermédiaire entre le "scientifique" et le "public" me semble en partie une spécificité française, avec une séparation très marquée entre les scientifiques qui passent par une thèse, et les "ingénieurs" qui sortent de diverses grandes écoles avec un bagage en économie bien plus faible que ne l'est le bagage en physique d'un "vrai" ingénieur. Ce n'est pas le cas aux Etats-Unis où de nombreuses firmes n'hésitent pas à valoriser le fait d'avoir obtenu une thèse, même très théorique, ou en Allemagne où de nombreux jobs sont carrément inatteignables si l'on n'a pas fait de thèse. J'en déduis que probablement il y a dans ces pays plus de ces "intermédiaires", des gens avec des responsabilités de cadre dans des entreprises privées ou des administrations ET un bagage solide en sciences économiques.
Vous me direz sans doute que la responsabilité en incombe au final à des formations doctorales pas assez tournées vers les besoins des entreprises, mais c'est à mon avis plus compliqué, notamment parce que les bonnes formations anglo-saxonnes se contrefichent des besoins des entreprises, ce qui n'empêche pas un PhD en éco ou en finance de valoir très cher sur le marché du travail américain (d'une manière générale l'idée que c'est au système éducatif et universitaire de donner aux jeunes les compétences dont ils auront besoin dans le monde du travail est une idée très française, d'un système où les entreprises considèrent que c'est à l'Etat de tout faire pour les aider). Une expérience personnelle de mon côté : les étudiants à qui je donnais des TD d'économie industrielle (très théorique) en licence à la LSE se sont vendus comme des petits pains sur le marché du travail.
Toujours quant à l'économie industrielle, vous me permettrez de vous faire remarquer à nouveau que si votre expérience personnelle vous montre que tout un champ économique plus l'avis de magistrats (qui sont quand même souvent assez spécialisés !) "ignorent les phénomènes réels", un simple raisonnement bayésien devrait vous conduire à remettre en cause la généralité et l'actualité de votre expérience. Qu'il y ait des avis opposés n'est pas un signe de non-scientificité, cela veut juste dire qu'on fait face à des problèmes complexes, où les mêmes comportement peuvent avoir des effets désirables et d'autres indésirables du point de vue du régulateur. C'est même plutôt les conclusions tranchées et unilatérales qui seraient à interpréter comme un signal de manque de scientificité.
100% d'accord (ça devient
elvin — 18/07/2012 - 23:11100% d'accord (ça devient inquiétant... )
sur les thèses :
1. dans mon idée comme je crois dans celle de J-E, la distinction entre chercheur et ingénieur concerne la nature de leur activité, indépendamment du fait qu'ils aient ou non un thèse
2. moi qui organise des interventions d'entreprises dans une grande-école-que-le-monde-nous-envie, je les entends toujours dire que ce qu'elles valorisent dans une thèse, c'est la discipline et les méthodes de travail qu'on acquiert dans une thèse. Peu importe le sujet : à part les startups technologiques, il est très rare qu'un thésard soit recruté pour son sujet de thèse, et improbable qu'il travaille sur ce sujet une fois dans l'entreprise.
sur les expériences personnelles: bien d'accord qu'une expérience personnelle ne représente pas toute la réalité, mais toutes les expériences personnelles représentent une part de la réalité et sont bonnes à prendre. Et une fois de plus, montrer qu'il existe UN A non-B suffit à montrer que l'énoncé "tous les A sont B" est faux.
@JE : un peu de ma vision
Adrien — 19/07/2012 - 18:12S'il faut étayer un peu nos vues, je donnerai quelques positions non structurées que j'ai prises d'intuition ou d'expérience. Au fil donc....
- Je reprends la remarque d'Elvin sur Feyerabend en précisant que ce n'est pas le chercheur qui a besoin de toute liberté pour progresser, mais la connaissance dans un sens plus général. Pour ma part, je crois que le désir de liberté du chercheur est totalement compréhensible comme lutte pour son statut et son confort. Cependant, au fond, malgré les débats entre économistes (je lis en ce moment un Keen Vs Krugman qui jette certaines lumières sur la praxis économique, pour un dilettante comme moi), les méthodes utilisées sont hyper rationalisées et c'est bien ce que reprochait Feyerabend dans Contre la méthode.
- Je me dois d'être sincère, je suis disciple de cœur d'Ellul. C'est en tout cas la vision qui est appuyée par mon expérience : recherche en mathématique, recherche et développement (chez EDF), allocation des bourses, financement des chaires, partenariats privés (je suis à Dauphine ;-), choix des politiques de recherche et puis valorisation de la recherche, etc. Tout ceci est pour moi une assez bonne illustration du système technicien : peu de choix et de liberté, sauf évidemment pour produire tout ce qui va dans le sens commun du système. Et une légitimité totale, sans aucune touche morale, puisque ce n'est pas elle mais un système fait de neutralité axiomatique qui approuve ou désapprouve une contribution.
- L'activité du chercheur est pour moi d'abord une passion, et s'inscrit dans un Weltanschauung plus large. Mais je sais reconnaitre dans cette activité la ligne de front d'un système qui est plus qu'économique, mais total. J'applique des principes moraux à mes choix de recherche (ce qui me fait quitter la finance de marché type produits dérivés), et des principes esthétiques guident également ma rédaction (j'ai souvent vu ma production mathématique comme de la poésie durant ma thèse). Je pense que se ranger derrière la neutralité des modèles est une abdication assez complète de son humanité au profil de son métier, un peu comme le DRH licencie parce que c'est son métier mais qu'il désapprouve un peu au fond. Bien sûr la portée morale de la recherche est très floue, mais cela ne veut pas dire qu'il n'y en a aucune. Toutefois, cela vaut pour tous les domaines de recherche!
- J'aurai tendance donc à ne pas blâmer la macroéconomie, qui fait ce qu'elle peut pour faire comme les autres sciences, avec les mêmes méthodes et la même énergie, mais manque de bol, ça passe moins bien que les autres sciences qui permettent un même niveau de test et de justification (les mathématiques sont donc hors champ). Elle procède d'un même "objectif structurel" de tout rationaliser (en tout cas c'est le point de vue qu'on adopte si on se pose sur la littérature de type modèle), les chercheurs de ce domaine ne sont pas plus bêtes que dans un autre. Mais le public a forcément une réaction négative et conservatrice quant à voir un monde qu'il considère non formalisable (c'est souvent la remarque que j'entends de la part des curieux de passages) se voit mécanisé comme un moteur. Ils sont peu à avoir lu Mauss et pourtant, leur vision de l'économie est bien plus anthropologique que thermodynamique.
- Enfin d'un point de vue purement épistémologique, à la manière analytique (qui est évidemment un autre pan d'une technicisation totale), le concept de modèle est très complexe. Quelques points bibliographiques sont à prendre sur le blog de Hamdi Mlika. Il se trouve que le modèle est à la fois concept de découverte ET de justification. Ce n'est pas sans conséquence sur l'évolution d'une théorie si c'est son outil central (et non l'expérimentation), tant du point de vue épistémologique/praxéologique/ontologique que sur le plan moral, celui de l'efficacité, celui de son esthétique, de ses financements, de ses critiques... Bon j'avoue que cette question est tellement riche que je préfère la laisser de côté encore un peu. On peut aussi aller voir Rationalité limitée que vous connaissez bien et qui sommeille actuellement.
- Après toute ces digressions pêle-mêle, j'arrête de vous faire perdre du temps de cerveau disponible. J'ajouterai en dernier mot que la distinction chercheur-ingénieur-technicien me parait d'abord sociale, puis effectivement l'activité se distingue comme dans une chaine de production, et qui donc laisse des tas de degrés possibles (j'en ai connus qui étaient les 3). Par contre les problèmes épistémologiques sont pour moi des raffinements au sein de cette chaine de production, mais que des difficultés importantes paralysent horizontalement les trois titres : c'est toute la chaine qui a une position (métaphysique?) qu'on peut aussi critiquer. Je ne suis pas mystique! Mais j'ai de mon peu d'expérience beaucoup plus appris par les mots et leur bel agencement que par les équations sur le monde qui m'entoure....
Bon été!
"Quand une fusée explose au
MacroPED — 27/07/2012 - 11:37"Quand une fusée explose au décollage on ne dit pas qu’il faut revoir la théorie de la gravitation, on dit que les ingénieurs russes ne sont plus ce qu’ils étaient du temps de l’Union soviétique. De même on ne peut pas demander à revoir entièrement la science économique à chaque fois que des acteurs l’utilisent à tort et à travers."
C'est magistral cette formule...
Du reste, si on pouvait avoir des tels billets dans les journaux vitrines; il y aurait pas autant de maladies. On a besoin de vous Mafeco, Notes d'Economiste,...
Dans le même ordre d'idées,
elvin — 27/07/2012 - 15:12Dans le même ordre d'idées, j'écrivais en 2006:
"Ce n’est pas le physicien qui construit les ponts, et quand un pont s’écroule, on n’accuse pas Newton."
mais aussi, pour dire que la science ne repose pas que l'expérience, mais aussi sur des vérités a priori :
"On aurait beau mesurer mille fois les côtés d’un triangle rectangle et trouver quelquefois une petite différence entre le carré de l’hypoténuse et la somme des carrés des deux autres côtés, ce n’est pas le théorème de Pythagore qui serait mis en cause, mais l’habileté de celui qui a fait les mesures et la précision de ses instruments."
Mais où sont les fusées et
elvin — 28/07/2012 - 10:15Mais où sont les fusées et les ponts de l'économie ? Autrement dit les réalisations concrètes dont le bon fonctionnement prouve l'exactitude des lois économiques sur lesquelles elles reposent ? Et de quelles lois exactement ?