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Economie et débat politique

Keynes vs. Hayek, le match… de quel siècle, au juste ?

Jean-Edouard — 18/05/2011 - 19:45

Note : je n’aurai probablement pas l’occasion de publier de commentaires avant lundi prochain (ou alors dépêchez-vous de les écrire), donc si vous ne voyez pas votre commentaire publié ce n’est pas de la censure, c’est juste que je suis en vacances.

J’ai un peu hésité à écrire un billet au sujet de la deuxième vidéo « Keynes vs. Hayek », j’avais d’ailleurs choisi de ne rien écrire sur la première. Le trade-off selon moi est le suivant : si aucun de ceux qui comme moi sont très mal à l’aise devant cette vidéo ne prend la parole, cela donne l’impression que cette vidéo est approuvée par tout le monde. Or presque personne n’a pris le temps d’analyser cette vidéo, en partant de l’idée que quels que soient ses défauts c’était toujours une façon de populariser l’économie. D’un autre côté, en parler c’est aider à répandre ladite vidéo, ce que je ne souhaite pas faire. Résultat de l’analyse coûts-bénéfices : il est peu probable que ce blog ait une audience suffisante pour contribuer à propager la vidéo en question, en revanche il peut aider quelques lecteurs intéressés à se faire une idée ou d’autres qui sont eux aussi gênés par cette vidéo à trouver des arguments précis.

La première chose à faire, est d’aller regarder la vidéo sur youtube. C’est sympa, c’est rigolo de voir un faux Keynes et un faux Hayek faire de la boxe, c’est de bonne qualité, on commence par la première blague de l’histoire qui réussisse à mêler HPE et scatologie, c’est rythmé, et la musique dans son genre n’est pas plus mauvaise qu’autre chose. Personnellement sur le plan artistique je préfère le rap Harry Potter, que je ne peux que recommander. Pris comme un gros délire sur Keynes et Hayek c’est assez drôle, on aurait pu même aller plus loin en imitant les maîtres.

Le problème c’est que ce n’est pas un délire, mais une vidéo qui entend être « éducative » (educational) et donc avoir un contenu pédagogique, un message à faire passer. Le message était déjà amené de manière assez lourde dans la première vidéo, mais pour ceux qui n’avaient pas bien compris là on y va au marteau-piqueur : la joute oratoire entre Keynes et Hayek se double en fond d’un combat de boxe, où Keynes prend cher face à Hayek, mais est néanmoins déclaré vainqueur par un arbitre vendu. Pour ceux qui ont besoin d’une traduction, la morale de l’histoire, encore renforcée par d’autres passages sur lesquels je reviendrai, est que les arguments de Hayek l’emportent face à ceux de Keynes alors même que le keynésianisme domine le monde académique et politique. Pourquoi ? mais parce qu’il correspond aux intérêts de la classe dominante, représentée par de gros banquiers qui fument des cigares en manipulant des tas de billets, en une habile synthèse marxo-hayékienne. Petit commentaire de texte en trois parties, exercice académique que le monde entier nous envie.

I. Réanimation et mise en scène d’un débat enterré

L’une des méthodes favorites des propagandistes qui s’attaquent à une position dominante voire scientifiquement établie est de faire porter le débat sur la mauvaise question, ou d’exhumer un débat enterré depuis longtemps et que leurs « adversaires » ont quelque peu oublié. C’est pourquoi il est si facile à un créationniste ou à un géocentriste de l’emporter dans une discussion avec un citoyen lambda : ce dernier a toujours considéré la question comme réglée, fait confiance aux autorités scientifiques, et n’a au fond à sa disposition que très peu de contre-arguments, qui plus est tous prévus par le crank de service. A ce sujet il y a d’ailleurs ce livre fascinant sur les illuminés de tout poil, qui mériterait une mise à jour. On est ici dans le même registre : alors que les économistes débattent du timing de l’intervention gouvernementale, de l’arbitrage entre court et long terme, des outils de politiques monétaire et budgétaire à adopter etc., on revient au débat des années 1930-1950 sur le bien-fondé de l’intervention étatique. Un peu comme si la crise économique était le bon moment pour faire une vidéo « Marx vs. Marshall » portant sur la baisse tendancielle du taux de profit et la théorie de la valeur travail.

Voyons déjà la situation : Keynes et Hayek sont invités par un juge (pourquoi un juge ?) à se prononcer sur l’impact des déficits budgétaires sur l’économie. Question à laquelle on peut facilement répondre empiriquement, on y reviendra. Le refrain caricature encore plus la question : Which way should we choose? / more bottom up or more top down / […] it’s time to weigh in… / more from the top or from the ground? Autrement dit le débat repose sur deux questions : 1. pour ou contre le deficit public ? 2. pour ou contre la planification ? Je sais bien que le principe même de la vidéo impose de simplifier, mais avec de telles questions tout en nuances il semble assez clair qu’on n’est pas vraiment partis pour faire dans la dentelle.

Crainte qui se confirme très vite. Un Keynes insupportable de prétention explique que le déficit budgétaire résout toutes les crises, et en veut pour preuve le plein-emploi pendant la deuxième guerre mondiale. Ou, pour le dire en des termes plus choisis : The spending on war clearly goosed GDP / Unemployment was over, almost down to zero / That’s why I’m the master, that’s why I’m the hero. Ce à quoi Hayek peut facilement répondre Jobs are a means, not the ends in themselves / People work to live better, to put food on the shelves / Real growth means production of what people demand / That’s entrepreneurship not your central plan. Réponse intéressante puisque le déficit budgétaire est directement assimilé à un “central plan”. Donc non seulement Keynes est orgueilleux, mais en plus c’est un sale commie. Ce qui est quand même un comble.

On voit donc très vite un premier ressort de la vidéo : au lieu de centrer le débat sur les questions qui se posent vraiment, débat qui peut se mener à l’aide d’arguments rationnels et études empiriques à l’appui, on se situe à un niveau abstrait sur « pour ou contre la politique budgétaire ». Deux réponses possibles : la politique budgétaire c’est mal, ou la politique budgétaire c’est bien. Et comme on n’admet qu’une forme extrême de politique budgétaire, on passe du couple plus/moins de politique budgétaire au couple planification/marché, de là on pourra passer à top-down / bottom-up et enfin contrainte / liberté et gros / petits.

Quel serait le vrai débat ? Celui que les vrais économistes sont en train de mener. On sait déjà que le déficit budgétaire a un rôle contra-cyclique et aide à la sortie de crise, mais on sait aussi très bien qu’il y a des effets pervers, un coût de long-terme, et qu’il y a un risque de nourrir des crises futures en maintenant une politique de relance trop longtemps. Sur le plan contrainte / liberté, depuis le temps que nous sommes censés être sur la route de la servitude qui doit nous mener d’une intervention étatique limitée à un despotisme total, il semble à tout le moins que la vitesse sur cette route soit sévèrement limitée. Les questions en suspens se résument à un bête (mais difficile) calcul coûts-avantages : modalités de l’intervention publique, plus ou moins grande efficacité, possibles effets pervers, pondération entre le court terme et le long terme etc.

Evidemment c’est beaucoup moins sexy que de relancer un débat mille fois entendu sur plan vs. marché. Il n’y a plus depuis longtemps de division entre « classiques », « keynésiens » et encore moins « hayékiens » dans le champ scientifique, même s’il y a toujours quelques intellectuels, lobbyistes et membres de think tanks qui se réclament de Hayek ou de l’école autrichienne et forment un camp politique, pas un camp scientifique. Or ce camp, défendu par les auteurs de la vidéo, aurait aussi beaucoup moins de chances de l’emporter dans le vrai débat, d’où le choix crucial de la question posée, et l’aspect quelque peu nécrophile de la vidéo, qui nous ramène tout droit aux années 1950, voire 1930. Le premier round a eu lieu dans l’histoire et a vu la victoire dans le champ scientifique et politique d’un keynésianisme largement moins stupide que ce que montre la vidéo. Le second round de la vidéo consiste à essayer de conquérir le grand public en profitant du discrédit qui frappe les économistes après chaque crise. Pour ce faire on réanime un débat mort depuis longtemps, les cadavres de deux économistes distingués, que le scénariste-nécromant de la vidéo anime avec de grosses ficelles.

II. Une vidéo éducative ? Une certaine vision de Keynes (et de Hayek)…

On pourrait beaucoup pardonner à cette vidéo si effectivement elle faisait un travail de vulgarisation. Après tout, vulgariser c’est fournir un bien public, on peut admettre que le vulgarisateur en profite pour favoriser quelques idées auxquelles il tient comme une forme de rémunération. C’est d’ailleurs ce que tous les blogueurs font, ne serait-ce que par le choix des sujets qu’ils traitent. Mais cela ne me semble admissible que si la vulgarisation est d’une qualité suffisamment élevée par rapport au biais de la présentation. Or là j’irais jusqu’à dire que quelqu’un qui n’a jamais étudié quoi que ce soit en économie ferait mieux de ne pas voir cette vidéo, tellement son contenu lui mettra dans la tête des idées qui l’empêcheront à jamais de comprendre quoi que ce soit.

Le « keynésianisme » tel qu’il est présenté dans le clip se résume à la fameuse phrase de Keynes selon laquelle il pourrait être efficace de payer des chômeurs pour creuser des trous et les reboucher : We brought out the shovels and we’re still in a ditch…. Alors qu’il s’agissait évidemment pour Keynes d’une image, le clip fait comme si la relance par le déficit ne consistait qu’en l’augmentation de dépenses inutiles. Pour ceux qui n’auraient pas compris l’allusion, Keynes choisit comme meilleur exemple de sa théorie la baisse du chômage pendant le deuxième guerre mondiale : We could have done better, had we only spent more / Too bad that only happens when there’s a World War. D’où un échange surréaliste : Keynes « prouve » le bien-fondé de la relance budgétaire par le cas de la guerre mondiale, et Hayek a beau jeu de répondre qu’il est facile de réduire le chômage par la conscription (Creating employment’s a straightforward craft / When the nation’s at war, and there’s a draft) et qu’a priori les gens sont plus heureux en l’absence de guerre (Pretty perverse to call that prosperity / Rationed meat, Rationed butter… a life of austerity
). Il est clair qu’on n’aurait pas pu trouver d’argument plus intelligent de la part de Keynes, ni d’autre exemple de relance budgétaire…

Passage également très révélateur, Keynes fait référence aux estimations empiriques montrant l’impact positif à court terme de la dépense publique sur l’activité et l’emploi. Quelle est la réponse de Hayek ? Econometricians, they’re ever so pious / Are they doing real science or confirming their bias? / Their “Keynesian” models are tidy and neat / But that top down approach is a fatal conceit. Autrement dit, les éléments empiriques sont rejetés sans arguments, sous le prétexte que les empiristes ne chercheraient qu’à confirmer leurs biais. Qu’est-ce qui permet de dire ça ? Allez savoir. L’interprétation la plus gentille de ce passage consisterait à y voir une référence au fait que les modèles économétriques seraient eux-mêmes keynésiens et auraient tendance à confirmer la théorie. Sauf que pour contourner ce genre de problème on dispose aujourd’hui de modèles économétriques totalement neutres sur le plan théorique (voir ici faute de mieux)… Le passage sert donc à accuser de manière parfaitement gratuite les économistes d’être des idéologues falsifiant à dessein leurs résultats pour servir une « religion » (I’ll quote chapter and verse […] they’re ever so pious), ce qui est un comble.

Après ce détour mystico-guerrier on retourne à une explication plus générale du « keynésianisme » qui n’est au fond qu’une version plus explicite de la référence au creusement et remplissage de trous : The money sloshes through the pipes and the sluices / revitalizing the economy’s juices / it’s just like an engine that’s stalled and gone dark / To bring it to life, we need a quick spark / Spending’s the life blood that gets the flow going / Where it goes doesn’t matter, just get spending flowing. A quoi Hayek peut répondre avec raison que l’économie est composée de plusieurs secteurs et que la crise est justement l’occasion de réduire les ressources allouées aux secteurs qui étaient trop gros pour augmenter celles allouées aux autres.

Ce qui devrait être clair à présent, c’est que le « keynésianisme » présenté dans le clip n’a pas grand-chose à voir avec la pensée de Keynes, et encore moins avec le keynésianisme tels que l’entendent économistes et décideurs publics aujourd’hui. Il s’agit simplement du « diagramme à 45° », version sans LM du modèle IS-LM. J’augmente les dépenses publiques, j’augmente l’activité, point. Il y a aussi un peu de keynésianime « hydraulique », là encore dans une version incroyablement naïve. Soit les auteurs du clip s’en sont arrêtés là quand ils ont étudié la science économique (s’ils l’ont étudiée) et ont quelque peu naïvement pensé qu’un modèle présenté aux étudiants pour leur faire comprendre l’idée de base était le fin du fin de la pensée économique, soit ils se moquent vraiment du monde. Car même dans IS-LM on voit que l’expansion budgétaire est coûteuse, d’autant moins efficace qu’on est proche du plein-emploi, et on peut s’amuser à faire des modèles à plusieurs secteurs pour injecter l’argent là où c’est le moins couteux et le plus efficace. Et là on parle des années 50, tandis que les auteurs essaient de faire croire qu’ils parlent des modèles keynésiens contemporains, qui incorporent bien plus d’éléments et d’arbitrages en termes de politique budgétaire. Bref pour faire un bon match, trouvez d’abord un bon homme de paille.

Pour ce qui est de l’économie de Hayek, elle est moins massacrée mais l’argumentation est également des plus simplistes, et également quelque peu incohérente, les auteurs faisant feu de tout bois et mélangeant des arguments hayékiens avec des arguments plus contemporains. Il y a d’abord l’argument de l’incertitude : personne ne peut avoir suffisamment d’information sur l’économie pour mener une politique budgétaire à bon escient (The lesson I’ve learned? It’s how little we know, / the world is complex, not some circular flow / the economy’s not a class you can master in college / to think otherwise is the pretense of knowledge). De manière intéressante on fait ici référence à l’argument informationnel classique contre la planification, en mélangeant à nouveau planification et relance budgétaire. Etrangement, Hayek dans les minutes précédentes avait l’air de penser qu’on pouvait prédire les conséquences d’une relance puisqu’il lui reprochait de nourrir le prochain cycle « boom and bust ». Cela aurait dû mener à réfléchir à un arbitrage à faire entre niveau de l’activité et stabilité de l’économie, mais non Hayek préfère ici se contredire.

Le vrai argument hayékien me semble-t-il n’est pas que la politique budgétaire a des conséquences imprévisibles, c’est que d’une part elle provoque plus d’instabilité pour acheter de la relance à court terme, et surtout qu’il est dangereux de donner ce type de pouvoir à un gouvernement, qu’il sera difficile d’arrêter une fois lancé dans la voie de l’interventionnisme. De ce point de vue, plus politique, la fin du clip me semble prêter à Hayek des considérations appartenant à d’autres auteurs (probablement également admirés par les auteurs du clip), aussi parce que c’est habile sur le plan argumentatif comme on le verra par la suite. A la fin en effet Hayek développe l’argument de la « capture » de la régulation, celle-ci serait nécessairement inefficace parce que la classe politique sert les intérêts des dirigeants des grandes entreprises, qui au passage sont méchants (Oversight? The government’s long been in bed / With those Wall Street execs and the firms that they’ve bled). Hayek aurait peut-être été d’accord, mais c’est un argument plus associé à l’école de Chicago et à George Stigler qu’à Hayek, pour qui à mon avis le danger que le gouvernement contrôle les entreprises était plus grand que le danger inverse.

Mélange des genres encore avec ce genre de phrases : We need stable rules and real market prices / so prosperity emerges and cuts short the crisis, on peut prêter ce genre de raisonnement à Hayek mais difficile de ne pas y voir aussi l’influence de Friedman et des nouveaux classiques sur le débat « rule vs. discretion », ainsi que l’idée peu hayékienne que le marché va nécessairement mener à une situation « prospère », pourquoi pas optimale tant qu’on y est. L’originalité de Hayek me semble être justement d’insister sur le fait qu’on ne peut pas savoir si la situation en l’absence d’intervention sera efficace, mais qu’en tout cas il est douteux que l’intervention publique arrive à faire mieux.

Bref, je ne pense pas qu’on apprenne beaucoup plus de choses sur Hayek que sur Keynes. Les idées avancées par Keynes sont dignes d’un étudiant de premier cycle des années 1950 qui aurait mal digéré ses premiers cours, tandis que le personnage de Hayek est une espèce de fourre-tout idéologique où se mêlent des arguments hayékiens, nouveaux classiques, monétaristes et autres, également mal digérés, le dénominateur commun étant l’horreur de l’intervention étatique.

Mais le point le plus énervant et le plus intéressant à la fois est la manière dont est représenté le « camp keynésien », et la façon dont le clip représente le « débat » entre ce « camp » et un camp « autrichien » pour prétendre expliquer le peu d’influence de ce dernier dans le monde académique et dans la politique économique. Ce sera le sujet du prochain billet, qui conclura cette brève analyse.

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