Economie des sports d’hiver (2/2) : après les Anciens, les Modernes
Emmeline et Jea... — 13/01/2009 - 12:03
Reprenons notre histoire de l’économie des sports d’hiver où nous l’avions laissée. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la pensée de Keynes s’impose peu à peu (voir ici, les commentaires ne sont pas facultatifs) dans la politique économique, notamment sous la forme du modèle dit IS-LM (igloo-ski / luge-monoski) et d’extensions comme le half-pipe de Samuelson. Des héritiers de Keynes rejettent cette vision comme simpliste et proposent des analyses basées notamment sur les théories de Kalecki, que son nom prédisposait à l’étude de l’économie des sports d’hiver (de même que Minsky) comme le souligne une lectrice cultivée, qui montre notamment que « les surfeurs abîment les pistes qu’ils descendent, les skieurs descendent ls pistes que les surfeurs abîment ».
Les critiques majeures du modèle keynésien sont dans un premier temps rares et se réduisent presque à l’école autrichienne, qui base son appareil théorique sur une tradition de ski également particulière. Son représentant le plus connu aujourd’hui est Friedrich von Hayek, notamment pour son ouvrage Le téléphérique de la servitude (1944). Selon lui, les politiques keynésiennes et la construction massive de remonte-pentes mènent inéluctablement à une emprise croissante des entreprises de remontées mécaniques sur la société, au détriment des libertés individuelles. Il n’y a pas d’alternative entre remonter les pentes à l’aide de simples peaux de phoques, sans se servir de télésièges et en refusant les pistes balisées, et des stations de ski entièrement planifiées où le parcours du skieur est entièrement conditionné et déterminé. L’évolution ultérieure des stations de ski lui a plutôt donné raison. Peu écouté, il part avec quelques amis skier sur les pentes du Mont Pèlerin et refusera toujours avec fierté de se servir du téléphérique.
Il ne faudrait pas oublier quelques auteurs originaux de ces années. Ainsi, après des études approfondies, William Vickrey publie en 1955 “A Proposal for Revising the Alps’ Skiing Fare Structure”. Il conclut lugubrement que “la mise en oeuvre d’un système de transit sur une base autosuffisante en termes de couverture des coûts, que ce soit par une entreprise privée ou une autorité publique, échouera immanquablement à atteindre un ajustement optimal”. Tout n’est cependant pas perdu à ses yeux : des impôts levés en quantité suffisante devraient permettre de subventionner largement cette forme incontournable de transports en commun ; dans la mesure où les skieurs ne sont pas uniquement des Gaulois de souche, il y a donc matière à légitimation de l’Union européenne et de ses pouvoirs de taxation et redistribution supranationaux. Au niveau local, Vickrey propose une réforme drastique de la tarification des remontées mécaniques, consistant à ne faire payer que les passagers des télésièges les plus centraux, et seulement aux heures de pointe. Fidèle à ses idéaux de justice sociale et d’efficience économique, il préconise une modulation des tarifs selon la distribution de revenus des passagers, avant de se rendre compte que seuls les riches vont au ski de toute façon.
Maurice Allais, gloire de l'économie nationale, ne pouvait laisser de côté un sujet si primordial. Entre autres multiples préoccupations, il s'intéresse au choix de trajets effectués quotidiennement par les skieurs, dont une des composantes est l'arbitrage entre différents niveaux de difficulté des pistes descendues. Il met ainsi en évidence le « paradoxe d'Allais », illustrant l'incohérence (si l'on s'en tient au critère de Von Neumann - Savage selon lequel, en situation d'incertitude, les agents adoptent la stratégie qui maximise leur espérance d'utilité) de choix effectués par des logiciens et rationalistes pourtant de tout premier plan, en l'occurrence Emmeline1. Tous les soirs, les résidents de Tignes – Le Lac que nous étions devaient en effet choisir entre emprunter une piste noire (très difficile) ou bleue (moyenne) pour regagner nos vacancières Pénates [pour ceux qui connaissent la station, il s'agit de la dernière portion de Tovières, qui se double d'un chemin parallèle ; pour les autres, vous pouvez suivre ici nos pérégrinations], et tous les soirs, Emmeline choisissait immanquablement la bleue. Rien que de très constant jusque-là. Et pourtant, placée au sommet du Rocher de Bellevarde et devant rejoindre Val d'Isère, c'est-à-dire devant l'alternative Face de Bellevarde (noire) et Santons (bleue), elle a un jour choisi la noire ! Paradoxe qui s'explique par le fait que Santons est une bleue tirant sur le rouge, qui plus est infestée de surfeurs anglais, et que, contrairement au chemin qui double Tovières, elle n'offrait donc pas une garantie absolue contre les chutes. D'où la conclusion mise en évidence par Allais : quitte à n'être pas sûr de ne pas tomber, autant pouvoir frimer devant les copains !
Les travaux de Samuelson donnent naissance aux Etats-Unis à l’école dite de la « synthèse néoclassique », intégrant des éléments keynésiens et classiques. Une des découvertes majeures de cette époque est le modèle de croissance de Solow, qui décrit comment une station de ski réinvestit ses profits dans de nouveaux remonte-pentes jusqu’à atteindre un état stationnaire en termes de fréquentation, d’enneigement et de vitesse des remontées mécaniques. La célèbre « controverse des deux Cambridge » oppose dans les années 1960 les héritiers postkeynésiens de Keynes aux tenants de la « synthèse néoclassique », ces derniers devant céder en grande partie aux critiques des premiers en faisant l’hypothèse d’un « remonte-pente confiture ». Cette défaite relative des tenants de la synthèse favorise un renouveau de l’analyse venu de la microéconomie.
A la fin du XIXe siècle, Léon Walras avait été le premier à proposer une représentation microéconomique de l’ensemble d’une station de ski, incluant entreprises de remontées mécaniques et de fabrication desdites remontées caractérisés par leurs fonctions de production, skieurs et surfeurs dotés de ressources et de préférences. L’approche avait été un peu délaissée, faute d’outils mathématiques suffisants pour démontrer l’existence de prix d’équilibre pour les forfaits et le matériel de ski. Après de nouveaux travaux dans les années 1930, notamment ceux de John Hicks, il revient à Arrow et Debreu de montrer définitivement en 1954 sous quelles conditions (relativement restrictives) un équilibre général des stations de ski existe bien, en quel cas il a de plus la propriété d’être un optimum au sens de Pareto. Ils apportent un ajout considérable qu’est la prise en compte du temps et du risque à l’aide de la notion de forfaits contingents. Un tel forfait spécifie par exemple qu’un skieur pourra se servir des remonte-pentes d’une station A s’il y fait beau et fait mauvais partout ailleurs, ou bien qu’il pourra se servir des remonte-pentes de la station où la météo est la plus clémente. Cette notion de forfait contingent, quoique appelée à peu de développements pratiques pour une raison non élucidée, est notamment à la base de toute la finance néoclassiques des sports d’hiver.
Avec ce qu’on appelle depuis « l’hiver pourri de 1973 », caractérisé par des taux d’enneigement incroyablement bas et des pertes considérables pour les stations de ski, de lourds doutes s’élèvent quant à la validité des modèles keynésiens de « fine tuning » de l’enneigement. La macroéconomie s’embarque dans une longue conversion qui l’amène à adopter pour modèles macroéconomiques des modèles microéconomiques d’équilibre général agrégés. Au passage, Robert Lucas introduit en macroéconomie le concept d’ « anticipations rationnelles » développé par John Muth (et sans doute bien d’autres avant lui), dans l’idée qu’on ne peut pas tromper éternellement les skieurs sur la qualité de l’enneigement. Les alternatives théoriques sont peu nombreuses, l’école du déséquilibre est notamment condamnée pour son incompatibilité avec l’hypothèse de rationalité des agents. Pour reprendre la métaphore de Lucas, « on ne trouve pas de super spot sans traces de surf », l’idée étant que si un agent reconnaît une opportunité d’augmenter son utilité (exprimée, on s’en souvient, en surfilons), il la saisira aussitôt, si bien qu’une situation où de telles opportunités existent ne peut perdurer. Ce programme culmine avec les modèles dits des « cycles d’enneigement réel », tandis que les « nouveaux économistes keynésiens des sports d’hiver » tentent de reconstruire les résultats keynésiens en ajoutant des frictions aux modèles microéconomiques utilisés par leurs rivaux.
Dès les années 1960-1970, la théorie économique des sports d’hiver se développe dans un grand foisonnement, voire dans un certain désordre, et inclut sous l’influence de Gary Becker notamment des champs toujours plus nombreux. L’histoire économique connaît aux Etats-Unis au moins un important tournant microéconomique et économétrique. Robert Fogel publie ainsi une histoire « contrefactuelle » des stations de ski américaines. Sur la base d’un important travail statistique, il reconstitue l’histoire des stations de ski telle qu’elle se serait déroulée s’il n’était jamais tombé de neige aux Etats-Unis, et conclut sur cette base que la présence de neige est en fait un élément peu important pour le succès des stations de ski en général.
Grâce aux modèles de rationalité limitée de Simon notamment, la psychologie des surfeurs commence à être comprise. Les travaux ultérieurs de Kahneman et Tversky poursuivront dans cette voie et gagneront du crédit auprès des économistes mainstream.
Un renouveau important vient de l’intégration croissante des résultats de la théorie des jeux à l’économie. Il devient ainsi possible de modéliser la concurrence imparfaite entre stations de ski à l’aide de modèles mathématiques, si bien qu’à terme l’approche de Chamberlin et Robinson passe du statut d’insignifiante hérésie à celui de paradigme dominant en microéconomie. Les théories de l’agence et des contrats remettent de la même manière au goût du jour les idées de Berle et Means en insistant sur la difficulté qu’ont les actionnaires des entreprises de gestion des remontées mécaniques à contrôler les investissements effectués.
A la fin du XXe siècle se distinguent donc trois axes de recherche particulièrement dynamiques :
-Il faut d’abord noter l’émergence d’un fort courant empiriste, particulièrement présent lorsqu’il s’agit d’étudier des politiques publiques comme l’aide au développement des stations de ski pauvres et de basse altitude. Ce tournant empirique s’explique en partie par l’échec des politiques antérieures visant au développement de ces stations ; si le fait que l’argent était versé aux maires des communes sans contrepartie et dans le seul but qu’ils ne demandent pas d’aides à l’URSS a pu jouer un rôle, William Easterly met le doigt sur un problème bien plus important, qui est la non prise en compte par ces politiques de la réaction des skieurs. Il ne suffit pas de construire des téléphériques et de tapisser les pentes de neige artificielle car, comme le dit Easterly, « les skieurs répondent aux incitations » (The Elusive Quest for Snow, pp. 5, 11, 30, 55, 85, 88, 95, 104, 117, 123, 124, 126, 149, 187, 196, 199, 210, 235, 248, 270, 291, 300, 304, 315, 323, 346, 347 et alii). Riches de cet enseignement, les économistes prennent en compte les incitations microéconomiques fournis aux skieurs et aux surfeurs et estiment à l’aide de nouvelles méthodes le surcroît de skieurs apporté par un téléski supplémentaire ou l’ouverture d’une nouvelle piste marginale. Ces études concluent généralement qu’une meilleure neige et davantage de remonte-pentes contribuent à augmenter la fréquentation d’une station de ski, mais ne sont pas unanimes.
-La macroéconomie intègre de plus en plus d’éléments venus d’autres champs de l’économie. La prise en compte du caractère imparfait de la concurrence par exemple conduit les économistes à proposer des modèles de croissance endogène des stations de ski, tandis que Paul Krugman révolutionne les théories du commerce inter-alpin. Les théories classiques prédisent en effet une spécialisation des différentes stations en fonction de leur avantage comparatif, or on constate que la plupart abritent à la fois des skieurs et des surfeurs, des familles et de jeunes fous, et de plus exportent toutes du beaufort et du saucisson. Krugman développe un modèle où les stations de ski sont en situation de concurrence monopolistique pour capter la demande d’agents ayant une préférence pour la diversité des produits et montre que ses conclusions correspondent bien aux faits observés. De plus, selon les préférences des agents et les coûts de transhumance entre vallées, il est possible que la répartition des surfeurs et skieurs soit relativement uniforme entre les stations, ou au contraire qu’une station centrale domine une « périphérie ». Le concert du nouvel an de David Guetta à Tignes l’a bien montré, au grand dam des riverains.
-La microéconomie étudie notamment la concurrence entre stations de ski sous l’angle de l’économie industrielle, qui permet un traitement réaliste des stratégies suivies par les stations et aussi de nombreuses consultations des théoriciens par les entreprises de remontées mécaniques. Citons également une importante littérature sur l’analyse des queues de télésiège comme mécanisme d’enchères distribuant la piste à ceux qui l’évaluent le plus cher, ainsi que l’approche des stations de ski comme marché anti-biface, où il importe de faire en sorte que skieurs et surfeurs ne se rencontrent surtout pas.
Ce bref aperçu ne suffit évidemment pas à donner une juste idée de la richesse de l’économie des sports d’hiver, qui a encore beaucoup de choses à nous apprendre. Terminons sur trois vraies références capitales et récentes :
-Robert J. Barro et Paul M. Romer, “Ski-Lift Pricing, with Applications to Labor and Other Markets”, The American Economic Review (1987). Les auteurs étudient comment fixer les prix des remontées mécaniques, sachant qu’il est impossible de tarifier de manière très fine (en fonction de la queue par exemple) et donc d’empêcher des problèmes de congestion. Ils montrent toutefois qu’il est possible d’obtenir une solution presque efficace.
-James G. Mulligan et Emmanuel Llinares, “Market Segmentation and the Diffusion of Quality-Enhancing Innovations: The Case of Downhill Skiing”, Journal of Economics and Statistics (2003). Les auteurs montrent que l’incitation qu’a une station à adopter des télésièges plus rapides (débrayables) décroît lorsque les stations concurrentes ont déjà adopté cette technologie (!) et testent sur données américaines.
-Edward R. Morey, “The Choice of Ski Areas: Estimation of a Generalized CES Preference Ordering with Characteristics”, Journal of Economics and Statistics (1984). L’auteur estime sur la base d’une méthode innovante les déterminants de la demande de station de ski. On obtient des résultats fascinants, comme le fait que les skieurs plus expérimentés préfèrent les stations avec des pistes plus difficiles.



J'aime beaucoup : "Peu
Anonyme — 13/01/2009 - 16:21J'aime beaucoup : "Peu écouté, il part avec quelques amis skier sur les pentes du Mont Pèlerin "
Sinon c'est très bon. Surtout que malgré le coté humoristique j'apprend des choses ( notamment sur les premières utilisation de la théorie des jeux en économie).
Juste pour signaler une petite faute : "Avec ce qu’on appelle depuis « l’hiver pourri de 1973 », caractérisé par des taux d’enneigement incroyablement bas et des pertes considérables pour les stations de ski, de lourds doute " il manque un S à doute.
Orthographe
Jean-Edouard — 13/01/2009 - 17:01Mea maxima culpa, je dédouane entièrement Emmeline.
Vickrey
Pierre M — 13/01/2009 - 18:32A vous citez Vickrey, j'en connais un qui va être content.
Qui qui qui ?
Emmeline — 13/01/2009 - 20:58Certainement quelqu'un de très bien, au demeurant : Vickrey est également le chouchou de ma néophyte de mère, personne de goût s'il en est !
Cela fait plaisir de voir
serenis cornelius — 14/01/2009 - 23:45Cela fait plaisir de voir qu'il y a, aujourd'hui, des jeunes économistes qui évoquent Kalecki. Car c'est un "Grand", malheureusement injustement méconnu.
Références de modèles de Salop adaptés
Anonyme — 20/01/2009 - 02:14Bonjour,
En faisant quelques recherches sur le modèle de localisation en concurrence imparfaite de Salop, j'ai trouvé le lien vers votre blog d'économiste.
Tout d'abord, je tiens à vous dire merci car les théories qui y sont développées sont particulièrement bien présentées et abordables pour tous.
Si je me permets de vous écrire, c'est parce que dans le cadre de mes études d'économie, je fais actuellement des recherches sur l'existence d'une adaptation du modèle de Salop dans le cas où l'une des parties prenantes aurait accès à des activités de e-commerce. (J'étudie en réalité l'influence des technologies d'information et de communication sur la localisation géographique des firmes.)
Ce facteur influençant la modélisation des paramètres et l'interprétation des équations, j'aurais voulu connaître l'orientation prise par un économiste qui aurait travaillé sur la sujet.
Néanmoins, j'ai un peu de mal à trouver des références sur ce thème.
Peut être aurez vous quelques indications à me donner.
En vous remerciant.
Bonne continuation avec ce Blog si riche en théories et anecdotes !
SAV des thésards
Jean-Edouard — 20/01/2009 - 12:33Merci pour les compliments. Ce blog n'a pas forcément vocation à devenir une aide à la réalisation de mémoires de maîtrise (cela vaudra mieux pour lesdits mémoires d'ailleurs) et je suis loin de connaître les développements théoriques autour du modèle de Salop. Heureusement pour vous la question a suscité l'intérêt de thésards qui s'y connaissent mieux que moi. Dans la liste des suggestions :
-regarder le chapitre 18 du Handbook of Cultural Economics, probablement disponible sur Internet sous le titre "The media and advertising : a tale of two-sided markets"
-regarder [Perona, 2009] et [De Cornière, 2009] dès qu'ils seront disponibles quelque part
-prendre en compte le fait que le modèle de Salop ne traite pas à proprement parler des choix de localisation, puisqu'il est supposé qu'à nombre de firmes donné la différenciation est maximale. Si ce qui vous intéresse est le nombre d'entrants c'est très bien, si c'est vraiment les choix de localisation il vaut mieux se servir d'un modèle à la Hotelling, ou pourquoi pas d'un modèle d'économie géographique à la Krugman (ce serait l'occasion de montrer qu'avec le e-commerce il se peut que les firmes se localisent encore davantage dans le "centre").
Bon courage pour vos recherches
Poster un nouveau commentaire