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Friedrich August im August
Jean-Edouard — 01/09/2010 - 16:56
Premier billet du calendrier en retard en raison de l'été d'abord et d'une présentation à Toulouse ensuite. Le blog devrait reprendre un rythme de publication un peu plus régulier (et peut-être même plus soutenu qu'avant les vacances, ce qui ne fera pas encore beaucoup) dès la semaine prochaine. En attendant, bonne rentrée !
Hayek était évidemment un passage obligé du calendrier, puisque c’est à ma connaissance le seul économiste nobélisé à avoir un nom de mois pour (deuxième) prénom (encore que c’est plutôt le mois qui a été baptisé ainsi en l’honneur d’Auguste, l’empereur, pas Hayek). Puisque maintenant les femmes sont nobélisées aussi on aura peut-être bientôt des May ou des April lauréates du prix de la banque de Suède, ou bien un économiste italien prénommé Gennaro, et ce sera beaucoup plus facile de faire des calendriers thématiques comme celui-ci.
Les Autrichiens et austrianisants occupant à mon sens sur Internet une place plus que proportionnelle à leur poids dans la science économique contemporaine, et comme le lecteur n’aura aucun mal à trouver des blogs hébergés par de plus grands spécialistes que moi de la pensée autrichienne, je ne vais pas trop insister sur la vie et l’œuvre du personnage.
Mon seul avantage comparatif éventuel est d’être à la fois branché sur l’économie contemporaine et de ne pas ignorer totalement l’œuvre de Hayek (profil à mon avis assez rare, ce qui est à dire à la charge aussi bien des Autrichiens encore en vie que des économistes mainstream).
De mon point de vue, Hayek fait d’abord partie de l’histoire de la pensée économique, au sens où il a eu une influence importante sur le développement de la science économique mais où ses théories ne sont plus à la frontière des connaissances. A mon sens toujours, cela implique que les premières questions que l’on devrait se poser sur son œuvre concernent son influence sur le développement ultérieur de l’économie : qu’a-t-il apporté qui a été retenu par la suite, quelles erreurs a-t-il commises qui ont été corrigées, sur quels obstacles a-t-il butés qui ont justifié qu’on ne poursuive pas dans la même voie ? Type de raisonnement rarement suivi, parce qu’il demande de connaître aussi bien l’auteur en question que la théorie récente, mais qui me semble plus productif qu’une comparaison inlassable entre les hypothèses de la théorie « mainstream » et la théorie autrichienne, pour conclure en général que quand même la seconde c’est beaucoup mieux et que toute une discipline se fourvoie, qu’il faut donc revenir en arrière de 70 ans, voire de 200 ans (pour les tenants de l’existence d’une tradition « franco-autrichienne », qui doivent former une frange hétérodoxe de l’hétérodoxie).
Après ce long préambule, qu’est-ce qui me semble important et être allé « dans le sens de l’histoire de la pensée économique » chez Hayek ? D’abord, bizarrement, une partie de ses critiques méthodologiques contre l’économie « à la Samuelson », inspirée de la physique. Je pense par exemple à ce passage de son discours lors de la remise du prix Nobel :
It seems to me that this failure of the economists to guide policy more successfully is closely connected with their propensity to imitate as closely as possible the procedures of the brilliantly successful physical sciences - an attempt which in our field may lead to outright error. It is an approach which has come to be described as the "scientistic" attitude - an attitude which, as I defined it some thirty years ago, "is decidedly unscientific in the true sense of the word, since it involves a mechanical and uncritical application of habits of thought to fields different from those in which they have been formed."1 I want today to begin by explaining how some of the gravest errors of recent economic policy are a direct consequence of this scientistic error.
[…]
Of course, compared with the precise predictions we have learnt to expect in the physical sciences, this sort of mere pattern predictions is a second best with which one does not like to have to be content. Yet the danger of which I want to warn is precisely the belief that in order to have a claim to be accepted as scientific it is necessary to achieve more. This way lies charlatanism and worse. To act on the belief that we possess the knowledge and the power which enable us to shape the processes of society entirely to our liking, knowledge which in fact we do not possess, is likely to make us do much harm.
A partir des années 1970, beaucoup de progrès ont justement été faits en abandonnant les modèles mécanistes des années 1950-1960, dont l’oscillateur de Samuelson est un bon exemple. Comment ne pas penser à la critique de Lucas quand Hayek explique qu’il n’y a pas de constante en économie (à ceci près que Lucas en déduit qu’il faut chercher des constantes plus fondamentales, mais ce n’est pas la seule réponse possible) ? Inversement, les « mere pattern predictions » font beaucoup penser aux modèles plus « qualitatifs » développés aussi bien en microéconomie avec l’économie de l’information et la théorie des jeux qu’aux premiers modèles des nouveaux keynésiens. Les modèles type cycles réels ou DSGE relèvent probablement de ce que Hayek appellerait du charlatanisme (je dirais plutôt que si on cherche absolument à avoir une prédiction chiffrée c’est ce qu’on peut faire de mieux, mais qu’il faut être conscient de sa faible robustesse), mais il faut vraiment beaucoup d’aveuglement pour penser que des modèles certes mathématiques dans leur forme mais qualitatifs dans leur fond, relevant davantage de la « narration analytique » que de la physique, sont sujets à la même critique. Par rapport aux années 1950-1960, l’économie aujourd’hui a me semble-t-il beaucoup plus de résultats qualitatifs, de « pattern predictions », et se rapproche beaucoup plus des sciences sociales que de la physique, un hayékien conséquent devrait de ce point de vue se réjouir des évolutions « récentes » (ie. depuis 1970).
Ensuite, avant la deuxième guerre mondiale en gros, il ne faut pas oublier que Hayek a été un économiste avant de devenir le polémiste-philosophe-propagandiste-politiste-socio-psychologue (mâtiné d’un peu d’économie) habitué des pentes du Mont Pèlerin que l’on sait. Et plusieurs de ses travaux ont me semble-t-il avancé des idées qui allaient être reprises par la suite dans le cadre « mainstream ».
« The Pure Theory of Capital » par exemple introduit entre autres l’étude des dynamiques économiques et peut faire figure de précurseur aux modèles de l’après-guerre qui ont servi de base à la « querelle des deux Cambridge », qui pour certains aurait été résolue par Hayek avec 25 ans d’avance (j’ai tout de même quelques doutes, ou alors il faut se demander comment il se fait que les protagonistes de la querelle aient ignoré les travaux d’Hayek sur la question, je doute qu’il n’en aille que de leur faute). L’ « effet Ricardo » et « l’effet accordéon » ont été plus ou moins abandonnés par la suite, mais le premier a été rediscuté lors des débats sur le « reswitching », et on peut se demander si le deuxième ne réapparaît pas quoique sous une forme assez différente dans les modèles macroéconomiques avec « time to build », c’est-à-dire où l’investissement prend du temps pour devenir productif et où donc l’expansion monétaire augmente la volatilité de l’économie.
Probablement plus important, son article « Economics and Knowledge » est une bonne clarification de ce que veut dire « être à l’équilibre » et du lien entre équilibre et information. De manière un peu surprenante peut-être, on peut y voir un lien assez direct avec l’hypothèse d’équilibre à anticipations rationnelles, en même temps que l’idée qu’il faudrait davantage étudier comment les gens apprennent et convergent vers l’équilibre.
Last but not least, la critique « informationnelle » du socialisme par Hayek a ouvert le débat sur l’information en économie, inspiré l’article ultérieur de Stigler qui a inspiré lui-même les modèles de « search », et enfin donné lieu aux travaux d’Hurwicz (qui concluent le débat sur l’efficience informationnelle du plan vs. du marché par un match nul), qui lui-même a lancé le « mechanism design ». Jolie filiation, quoique un peu inattendue pour quelqu’un qui n’était pas a priori destiné à devenir le père fondateur d’une des branches les plus formalisées de l’économie.
Ironie de l’histoire, en examinant le problème de l’information, de comment le marché permet ou non de l’agréger et comment elle est produite par les agents, les économistes ont compris deux choses qui avaient probablement échappé à Hayek. D’abord l’information donne lieu à des problèmes d’asymétrie d’information qui peuvent être extrêmement destructeurs pour le marché, cf. les modèles d’Akerlof, Rotschild-Stiglitz et Stiglitz-Weiss par exemple. Ensuite, lorsque les gens se servent de leur information ils la révèlent au moins partiellement, et informent ainsi les autres, acquérir de l’information c’est donc exercer une externalité positive sur le reste de la société, ce qui fait qu’en général des agents privés auront tendance à sous-produire de l’information, voir par exemple le modèle de Grossman-Stiglitz ou les premiers chapitres du livre de Xavier Vives, « The Impact of Market Microstructure ».
Bref, les arguments de Hayek prouvant la supériorité du marché sur le plan ont à terme fourni des arguments destructeurs contre le marché lui-même, ce qui a notamment permis la naissance du courant nouveau keynésien. Que Hayek se soit montré sur le long terme le sauveur de Keynes, c’est bien la preuve que Hayek avait raison au moins sur un point : l’histoire de la pensée économique est le « result of human action, but not of human design ».



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