Economie des jeux video
Jean-Edouard — mer, 10/10/2007 - 14:02
Attention, amende honorable : l'image est fausse, et ne représente pas Sam Fisher mais Snake de Metal Gear. Ceci pour éviter un excès d'indignation provenant de commentateurs ne lisant pas les commentaires
Devenu plus important que le cinéma en chiffre d’affaires (si on ne tient pas compte des produits dérivés), le secteur des jeux video devient un secteur clé dans les domaines du loisir et de l’électronique. La science économique n’a dit encore que fort peu de choses sur ce secteur présentant pourtant des particularités tout à fait remarquables (rendements croissants, biens à peu près immatériels, droits de propriété intellectuelle, marché mondial et oligopolistique, relations entre grandes firmes et éditeurs de jeux...). Il fallait donc bien que RCE s’y attaque et lance un cycle d’économie du jeu vidéo, sauf que nous avons été coiffés au poteau par le blog Comprendre. Un excellent billet se sert de la théorie de William Baumol des monopoles contestables pour analyser le marché très oligopolistique des consoles de jeux et prédire qu’il ne pourra rester qu’une seule console.
J’essaie ici d’aboutir à une conclusion peut-être un peu plus optimiste. Mais avant tout d’un point de vue d’histoire des jeux video (on peut en trouver une très bonne ici), on peut remarquer que par le passé ce secteur a au contraire fourni une très bonne illustration de la théorie des marchés contestables : pendant un temps seules la Mega Drive de Sega et la Super Nes de Nintendo se faisaient concurrence et la seconde commençait à l’emporter définitivement (sans doute parce que la première n’était pas passée de jeux type « arcade » à des jeux plus complexes et plus longs autorisant le joueur à sauvegarder sa position). Sega jouait son va-tout avec de nouvelles consoles (la Saturn puis la Dreamcast) qui n’ont pas vraiment pu détrôner la Super Nes, moins puissante mais disposant d’une grande panoplie d’excellents jeux. Et c’est précisément le moment qu’a choisi Sony pour rentrer sur le marché avec la Playstation, et Nintendo, qui pouvait rêver de prétendre au monopole sur le marché, de ne lancer de nouvelles consoles qu’à un rythme faible et de les rentabiliser en produisant un maximum de jeux sur un même support, a dû revenir dans la course technologique. Bref c’est précisément au moment où la concurrence faiblissait que Sony est rentré dans le jeu, avant que Microsoft ne s’y mette à son tour plus ou moins au moment de la sortie de Sega de la compétition.
Aujourd’hui trois constructeurs se partagent le marché avec trois consoles différentes : Sony avec la PS3, Nintendo avec la Wii, Microsoft avec la XBox360, structure héritée de la génération précédente opposant PS2, XBox et Gamecube, celle d’avant opposant PS1 et Nintendo 64. Mais les trois firmes ont en fait des stratégies assez différentes : depuis la Nintendo 64 le constructeur japonais produit des consoles moins performantes sur le plan technique que ses concurrents, mais souvent bien plus innovantes sur le plan ludique : c’est la Nintendo 64 qui lance le stick analogique, jugé ridicule à l’époque mais qui s’est imposé partout, et la Wii qui lance un système révolutionnaire qui a déjà trouvé ses adeptes puisque la Wii est maintenant la console la plus vendue au monde , devant la XBox 360. Sony comme Microsoft se tournent bien plus vers la performance technique des machines et la qualité graphique qu’elle permet de donner aux jeux. Ces choix influent beaucoup sur les types de jeux que proposent les différentes machines : Sony et Microsoft proposent beaucoup de jeux de courses de voitures, d’arcade, de « first person shooters » (FPS) et autres jeux de stratégie riches en couleurs, en explosions etc. qui rentabilisent bien les capacités techniques des machines. Nintendo au contraire tente d’innover sur la façon de jouer et propose davantage de jeux conviviaux, comme "Mario Party" (on en est à "Mario Party 8") qui est un véritable jeu de société virtuel ou "Wii Sports" qui mettra sans doute une génération entière au tennis virtuel, de jeux drôles ou au second degré comme "Mario Smash Bros Brawl" ou "Rayman et les lapins crétins".
Ces types de jeux différents ont des conséquences à leur tour sur l’image des différentes marques : là où Microsoft et Sony peuvent se prévaloir de leur avance technologique, Nintendo peut se targuer de produire de vrais jeux, pas des navettes spatiales. Cette dernière image est probablement renforcée par le fait qu’après avoir avalé Sega (Sonic connaît maintenant de nouvelles aventures sur les plate-formes Nintendo), Nintendo rassemble les vieux de la vieille du secteur des consoles (ce qui a son importance : Mario, Sonic, Link (le héros de la série des Zelda) ne sont disponibles que sur Nintendo, qui peut donc compter sur la fidélité d’une génération entière de joueurs) contre des intrus dont le jeu vidéo n’est pas même le cœur d’activité.
Ce dernier fait a une importance considérable pour le marché des jeux video, et c’est à mon avis pour cela que les consoles de Sony et Microsoft ne risquent pas de disparaître. Ces dernières entreprises en effet ne font pas prioritairement des jeux video, leur présence sur ce marché leur permet de renforcer leur image de marque et de vendre davantage de leurs autres produits, de même que l’image qu’ils développent grâce à leurs autres produits leur donne un avantage dans le secteur des jeux video. On n’aurait guère imaginé par exemple qu’une nouvelle entreprise totalement inconnue lance la Playstation, les consommateurs auraient eu des doutes sur la qualité de la console, et le constructeur n’aurait probablement pas eu les moyens de développer suffisamment de jeux pour que la console devienne attractive. Sony en revanche avait son image de marque et des moyens importants, c’est encore plus vrai pour Microsoft.
Microsoft comme Sony auraient pu lancer leurs consoles par le biais d’autres entreprises, sans lier du tout leurs noms aux nouveaux produits. Par un raisonnement qu’on pourrait appeler théorème des profits révélés c’est donc que ces entreprises pensaient avoir plus à gagner en liant leurs noms à des consoles de jeux. Dans un sens c’est évident : les consoles se vendent mieux du fait de la réputation de Microsoft et de Sony. Mais l’inverse est vrai aussi : les autres produits de Sony se vendent mieux du fait qu’elle se distingue des autres entreprises sur le marché par la production de consoles et est beaucoup plus connue. Pour Microsoft la situation est encore plus compliquée : il ne fait pas de doute qu’en entrant sur le marché des consoles de jeux la firme américaine entend éviter qu’un pan entier du loisir électronique ne lui échappe, en étant présente elle peut contrôler une partie des éditeurs de jeux et s’assurer notamment que ces jeux seront aussi disponibles sur PC, mais aussi faire en sorte d’habituer les joueurs à des graphismes toujours plus poussés, nécessitant des ordinateurs toujours plus puissants, donc des nouveaux ordinateurs, donc de nouvelles copies de Windows.
A l’aune de ces petits arguments, j’aurais tendance à dire que le constructeur le plus menacé est probablement Sony. Microsoft peut supporter facilement des pertes sur la XBox360, mais se retirer pourrait avoir de très mauvaises conséquences pour son image de marque alors que cette entreprise doit justement prouver qu’elle sait faire autre chose que magouiller pour imposer le système Windows sur la plupart des ordinateurs vendus. Nintendo s’est placé intelligemment sur le secteur ludique et familial, secteur où Sony ne peut pas le rejoindre : d’abord par risque de perdre ses fidèles sans attirer ceux de Nintendo, ensuite parce qu’elle doit aussi faire attention à son image de marque et donc produire des consoles technologiquement avancées. Que peut-il se passer ? L’intérêt primaire de Microsoft reste lié aux PC, c’est pourquoi la plupart des jeux XBox ont aussi leur version PC, idem pour les jeux Playstation d’ailleurs, et même dans le cas contraire cette console possède peu de jeux très spécifiques (entre un jeu de courses de voitures et un autre…) qui n’aient pas de proches parents sur PC. Comme de plus en plus de ménages possèdent déjà un PC et de façon générale n’achètent une console que s’ils ont déjà un PC, qu’on peut jouer à tous les jeux XBox et PS3 ou presque sur PC tandis qu’on ne peut pas jouer aux jeux Wii, et qu’inversement cette dernière propose des manières conviviales de jouer que seule une console peut offrir, il ne faut pas s’étonner que la Wii soit en tête des ventes.
La position la plus fragile semble donc être celle de Sony, menacée par la concurrence des jeux PC largement favorisée par le comportement ambigu de Microsoft sur le marché des jeux vidéo. Il est peu probable néanmoins que Sony ou Microsoft se retirent du marché en raison des pertes qu’ils encourraient sur leurs autres produits suite à la baisse de leur réputation. On peut donc envisager que le marché continue à se segmenter : d’un côté Nintendo attirera à la fois des joueurs plus jeunes, des nostalgiques et des usagers « familiaux », tandis que de l’autre Microsoft et Sony se partageront une clientèle jeune et ado attirée par les courses de voiture virtuelles entre copains. Si ce dernier marché n’est pas assez grand pour deux on peut imaginer qu’une des entreprises finisse par quitter le marché, ou cherche au contraire à dépasser Nintendo sur le terrain de la nouveauté et de la convivialité, mais ce ne sera pas facile...
Pourquoi les résidences étudiantes privées sont-elles de (très) mauvaise qualité ? Compétition, qualité et fraude - II
Emmeline et Jea... — ven, 05/10/2007 - 15:06
Pourquoi donc les règlements visant à protéger les locataires ne fonctionnent-ils pas ?
Parce que les peines sont généralement peu lourdes pour l’entreprise.
Mettons par exemple que comme Jstrem une agence loue comme meublé un studio sans le doter de couverts (ce qui est obligatoire). 90% des locataires ne sauront pas que c’est illégal, et sur les 10% restants presque tous vont estimer que ce n’est pas la peine de consulter un avocat pour avoir des couverts. Seul peut-être un teigneux entreprendra quelque chose, l’agence attend d’aller en justice, cède tout de suite (et ne paie donc presque pas de frais juridiques) et au final paie… la valeur des couverts en question, ou à peine plus. L’agence aura donc au final dépensé la valeur d’un ensemble de couverts pour en épargner 2000, pas mal comme investissement. Aucune raison donc de respecter la loi dans ces conditions. Supposons que les locataires potentiels s’attendent au moins à ce que la loi soit respectée (peut-être pas pour les couverts mais pour le reste), on a dans ce cas un résultat pire encore qu’avec une situation à la Akerlof simple : non seulement les logements sont au final de mauvaise qualité, mais en plus les consommateurs les paient plus cher qu’ils ne coûtent (ce qui n’est pas le cas dans le modèle d’Akerlof) et les entreprises se font une marge - potentiellement gigantesque. (Si vous voyez dans le paragraphe précédent un plaidoyer pour les class actions, vous avez raison, mais encore un peu de patience.)
Il faut envisager une autre possibilité (qui déjà s’appliquait aux draps à l’époque de Colbert) : que les étudiants préfèrent en fait avoir des logements de très mauvaise qualité (plus basse que celle prévue par la loi) et très peu chers, autrement dit que la loi ne soit pas respectée simplement parce que les deux parties s’y retrouvent. Le cas est cependant peu probable car alors les agences immobilières ne feraient pas de profit (or elles en font). De plus les agences devraient fortement parier sur l’incompétence juridique des locataires, sans quoi les étudiants pourraient accepter un logement en mauvais état parce qu’il est peu cher avant de profiter de l’opportunité qui leur est offerte de se retourner contre l’agence et d’exiger que la loi soit respectée, après avoir accepté le contrat en sachant qu’elle ne l’était pas.
Enfin est-il possible de remédier à ce type de situation ? Le problème vient en fait de ce que la solution au problème posé par l’inobservabilité de la qualité (les règlements) est à la source de nouveaux effets pervers. Il faudrait que l’entreprise soit punie plus sévèrement (mais d’aucuns diront que punir les entreprises c’est freiner l’emploi etc.), notamment en cas de récidive (des peines plancher peut-être ?). Mais cela ne servirait à rien si les locataires floués continuaient de ne pas se plaindre, il faudrait donc qu’ils touchent un dédommagement plus important pour être plus incités à se plaindre (ce qui pose certainement quelques problèmes juridiques), et au moins qu’ils soient mieux informés de leurs droits.
Puisque aucune formation juridique de base (pas plus qu’une formation économique d’ailleurs) n’est dispensée de manière obligatoire à tout le monde au lycée (1), il n’est pas étonnant que la plupart des gens ignorent les bases du droit civil (et notamment qu’on est en droit de demander le respect d’un contrat) et vers qui se tourner en cas de problème. L’enseignement de quelques bases de droit civil (et de droit du travail !) au lycée poursuivrait une amélioration déjà enclenchée par la multiplication des sites offrant un conseil juridique gratuit en ligne et la nomination de médiateurs. Une procédure du type des « class actions » (2) américaines (promesse de Jacques Chirac repoussée notamment par les syndicats patronaux, évidemment ; un projet de loi de 2006 n’a jamais été mis à l’ordre du jour du Parlement) ferait probablement beaucoup évoluer les pratiques de certaines entreprises également.
Si on ne fait rien de tout cela le mieux serait peut-être encore de supprimer tous les règlements : les logements seraient toujours de qualité déplorable mais ils seraient peut-être moins chers (en supposant qu’il existe une concurrence effective sur ce marché, ce qui n’est pas acquis).
Et un cinglant démenti pour Xavier D. !
Emmeline — mer, 03/10/2007 - 15:47
Non, Xavier, la filière ES n'est finalement pas si inutile et nocive... la preuve, c'est Christine Duck qui l'a donnée il y a quelques mois déjà à la tribune de l'Assemblée Nationale.
"Entre l'égalité de tous sur la ligne de départ et les performances de chacun à l'arrivée, le travail fait de l'individu le seul responsable de son propre parcours."
C'est connu, la France est la patrie de l'égalité des chances, et l'environnement socioéconomique ne joue aucun rôle dans nos parcours. Mais là, aucun !
Y a des fois, on se dit qu'un peu de sociologie, ça ne fait pas de mal...
P.S. : grand merci à NG pour le florilège des propos de Mme Duck. Je n'ai eu qu'à choisir...
Pourquoi les résidences étudiantes privées sont-elles de (très) mauvaise qualité ? Compétition, qualité et fraude - I
Emmeline et Jea... — lun, 01/10/2007 - 13:06
Dans « blog d’économie », il y a blog. Autrement dit, il faut bien un peu raconter sa vie, mais si possible en parlant d’économie. Et, mieux encore, en jouant aux bons samaritains pour éviter à d’autres ce que nous avons vécu, savoir un an de luttes perpétuelles (sourdes ou ouvertes) avec l’aimable entreprise qui nous louait un studio.
Avez-vous déjà habité dans une résidence étudiante (privée en tout cas) ? Si oui (1) il y a des chances que vous ayez rencontré avec votre bailleur les mêmes problèmes que nous avec le nôtre (appelons-le Jstrem, par commodité). Enumérons-en quelques-uns, pour le plaisir (on ne vous en voudra pas de passer directement au paragraphe suivant) : studio sans aucun rapport avec celui par nous visité ; appartement sale lors de l’entrée dans les lieux ; travaux jamais réalisés ; ampoules avec une douille en plastique rafistolée à coups de Scotch ; chauffage ne connaissant pas de juste mesure entre « bac à glaçons » et « sauna » ; accès Internet promis mais jamais installé ; gardienne ne perdant pas une occasion de nous désigner à la vindicte publique en collant des messages accusateurs sur notre porte (2). J’en oublie certainement, mais tout cela m’aura presque convaincue de la noblesse de cet idéal : une France de propriétaires.
A l’énervement du consommateur floué a bien sûr succédé l’étonnement (pas si profond d’ailleurs) de l’apprenti économiste : le marché ne devrait-il pas assurer la fourniture de logements de bonne qualité au plus juste coût, bien mieux que ne le font par exemple les CROUS ? Comme ce n’est manifestement pas le cas, il faut bien trouver une explication à cette violation flagrante de mes cours de micro 1. La première explication venant à l’esprit est celle de l’inobservabilité a priori de la qualité des logements : impossible en effet en l’espace d’une visite de dix minutes de s’apercevoir que le chauffage ne marchait pas, que les ampoules menaçaient à tout instant de tomber sur la tête des visiteurs etc. Pire, le consommateur est très vite prisonnier de son bailleur vu que, avant même de signer définitivement, il a de bonnes chances d’avoir arrêté ses recherches et ne peut donc plus se tourner vers un concurrent éventuel (l’offre est rationnée). Problème qui empire lorsque l’agence fait visiter un studio pour en louer un autre qui n’a rien à voir.
On se retrouve donc dans un marché auquel le modèle d’Akerlof (dit de « market for lemons ») pourrait bien s’appliquer : du point de vue du consommateur les différentes agences proposent des logements de qualité incertaine à différents prix, et il est notamment très difficile de savoir si un logement est plus cher qu’un autre parce qu’il est de meilleure qualité ou simplement parce que l’agence qui le propose prend une marge plus importante. S’il est un peu économiste, le consommateur peut même se dire que proposer un logement de mauvaise qualité est une stratégie dominante pour l’agence : en effet s’il se trouve des gens pour louer un studio à un prix élevé, autant que ce soit un studio de mauvaise qualité puisque le consommateur ne fera pas la différence ex ante. En voyant un logement plus cher le consommateur ne peut donc que se dire qu’il est lui aussi de mauvaise qualité et se rabat donc sur un logement de mauvaise qualité aussi, mais pas cher. Autrement dit, aucun producteur, même honnête, ne peut proposer de logements de bonne qualité sans faire de perte et il n’y a donc que des logements de mauvaise qualité (3).
Ce modèle s’applique d’ailleurs peut-être particulièrement bien à ce marché (peut-être mieux qu’à celui des voitures d’ailleurs) ; la principale objection au modèle d’Akerlof est que dans la réalité jouent des mécanismes de réputation qui finissent par récompenser les firmes proposant des produits de bonne qualité. Les consommateurs seraient sans doute prêts à payer des agences de « rating » pour savoir quelles agences immobilières éviter (et comme une demande solvable existe, l’offre suit bien sûr...). Mais il s’agit d’un marché où les acheteurs sont des étudiants, présents sur ce marché pour une durée courte (pour trois ou quatre transactions au maximum), probablement inexpérimentés en la matière. Les phénomènes de réputation n’ont pas vraiment le temps de jouer puisque de nouveaux clients arrivent chaque année sur le marché tandis que beaucoup en sortent (écoeurés ?), bref on peut tricher en toute impunité. L’argument des agences de « rating » est aussi discutable, je n’en connais pas qui note les résidences étudiantes, ce qui est d’ailleurs assez compréhensible : il est assez facile de « googliser » les noms des différentes agences et de tomber sur un certain nombre de forums (de conseil juridique notamment) où les locataires se plaignent d’un grand nombre d’abus. Jstrem y tient d’ailleurs une place appréciable. Le problème est que toutes les agences sont dans le même cas ; ainsi s’il est difficile pour les consommateurs de quitter le marché ils seront obligés de choisir entre des agences ayant toutes une réputation douteuse.
Des agences de bonne qualité pourraient-elles se développer ? C’est difficile pour une agence ayant déjà une mauvaise réputation (les plaintes restent sur Internet). Pour une nouvelle agence qui voudrait rentrer sur le marché avec cette stratégie le problème est plutôt de se faire connaître, elle devra au début supporter des pertes (elle est obligée de louer au même prix que les autres tant qu’elle n’a pas bonne réputation tout en proposant des logements de bonne qualité) et, si sa stratégie réussit, les autres agences pourront toujours changer de politique et augmenter la qualité de leurs logements, réduisant les profits de l’entrant à zéro et le contraignant à la faillite avant de reprendre leurs pratiques habituelles (c’est l’argument qu’on oppose à la théorie de W. Baumol des monopoles contestables).
Est-ce tout ? Le modèle d’Akerlof ne permet pas d’épuiser le sujet, car plusieurs choses restent inexpliquées : pourquoi les agences immobilières s’occupant de résidences étudiantes réalisent-elles des profits élevés alors que dans le modèle d’Akerlof elles n’en réalisent aucun (4) ? Pourquoi enfreignent-elles les règlements ? Ceux-ci existent en effet depuis longtemps justement pour prémunir les consommateurs du risque de dégradation de la qualité (depuis... Colbert!), pourquoi ne fonctionnent-ils pas ? Nous tenterons d'apporter quelques éléments de réponse à ces questions passionnantes dans le prochain billet...
Il suffisait d'y penser...
Emmeline et Jea... — mer, 26/09/2007 - 11:50
Depuis plusieurs mois (même avant ce fameux soir où Iznogoud Borloo a trahi Haroun El-Juppé(1) ), on a pu voir fleurir sur des blogs d’économie, puis dans les journaux, des arguments pour (rarement) ou contre (bien plus souvent) la fameuse "TVA sociale".
Puisque apparemment le gouvernement est toujours convaincu qu’une hausse de la TVA ne saurait provoquer de hausse des prix à la consommation, du fait de l'élégance reconnue (et d’ailleurs bientôt dépénalisée, ce sera l’objet d’un prochain billet) des gentils petits (ou grands) patrons français, nous lui apportons notre appui en avançant un argument microéconomique hélas trop souvent passé sous silence, et qui devrait convaincre les nostalgiques de l’ère Chirac.
Comme nul en France ne l’ignore (enfin si, nous avons cru voir des interviews et déclarations de différents hommes et femmes politiques montrant qu'on pouvait se poser la question), la TVA connaît plusieurs taux : normal, réduit et super-réduit. Bénéficient des derniers les biens et services de première nécessité (produits alimentaires notamment) et/ou favorisés pour des raisons politiques, à commencer par les services culturels, les livres, et les avocats (uniquement quand il s’agit de l’aide juridictionnelle, d’accord, et c’est donc tout à fait justifié). Comme le projet ne devrait a priori se traduire que (« que » ?) par l’augmentation du taux normal, il y aura baisse du prix relatif des biens soumis aux taux réduits (sauf élégance des chefs d’entreprise, bien sûr). Soit une distorsion des mécanismes de marché, ou plutôt l’augmentation d’une distorsion déjà existante, qui se traduira par une hausse en volume de la consommation desdits biens.
Les préférences étant Cobb-Douglas, chaque Français représentatif (qui en consommait déjà x) consommera désormais x*(1+a), a>0, kilogrammes de produits agricoles. Mettant ainsi un peu de baume au cœur des agriculteurs qui ont dû renoncer à la sémillante Mme Lagarde pour un Barnier peut-être un peu fade, et, au vu des terribles hausses de prix des produits agricoles et alimentaires, seront probablement bientôt soumis à toutes sortes de sollicitations/exhortations/récriminations pour plus d’élégance (2). Bref, mangez des pommes.
Que ceux qui ne seraient toujours pas convaincus par la TVA sociale (3) se rassurent : RCE, dans sa grande objectivité, vous proposera dans les jours prochains un argument d’une tout aussi grande valeur pour démontrer son inopportunité.
Le coin de Donald 1 : Michel Duck à l'ECD
Emmeline et Jea... — ven, 21/09/2007 - 17:17
D’abord un petit mot d’explication sur la rubrique « Le coin de Donald », dont le titre peut paraître étrange. Il vient d’un débat un peu houleux que deux membres de RCE avaient eu avec un étudiant de l’ESSEC sur un blog politique. Pour impressionner son auditoire cet étudiant s’était appuyé sur un texte idiot qui sera probablement à l’honneur dans un prochain post, texte censé être écrit par O. Kamerschen, professeur d’économie à l’université de Georgie (pas de Géorgie hein, pas confondre). Après vérification le dit professeur Kamerschen dément sur son site toute parenté avec le texte, qui n’est donc qu’un « hoax ». Haro et pluie de sarcasmes sur le prétentieux baudet (1). Baudet qui d’une dernière ruade s’exclame que ce texte est vraiment intéressant, et qu’il le serait même s’il avait été écrit par Donald Duck (sic). Nouveaux sarcasmes sur le baudet désormais affublé du sobriquet de Donald Duck etc. , sobriquet devenu pour deux membres de RCE le symbole de l’impéritie économique. Le nom de « coin de Donald » s’imposait donc pour cette rubrique destinée à recenser des âneries (et non des canarderies, les canards étant animaux fort sympathiques).
Pour ouvrir cette rubrique quoi de mieux que de reprendre la conférence, un peu ancienne déjà mais tellement symptômatique, qui s’était tenue en juillet à l’Ecole de Canardologie de Donaldville (ECD)(2). Auprès de trois économistes de l’ECD qui se sont plutôt bien comportés intervenaient deux chefs d’entreprise réputés sur le déficit budgétaire, la compétitivité, la recherche, bref comment sortir les canards de la crise.
Limitons-nous aujourd’hui au cas de Michel Duck, président du conseil d’administration de Banque Nationale de Donaldville – Donaldvillebas, ancien X ENA Inspection des finances, auteur d’un rapport remarqué sur la dette publique mais aussi coauteur d’un ouvrage moins remarqué et modestement intitulé « C’est possible et voici la recette ».
Le monstre violet a encore frappé !
Emmeline — jeu, 20/09/2007 - 17:41
Le monstre violet a encore frappé !
Ca y est(1), ma baguette de pain est passée à 1,10 euro (un euro dix, ma bonne dame). Et moi au trichetisme forcené. A moins que tout ça ne soit la faute à l’euro...(2)(3)
(1) Pour ceux qui ne comprendraient pas le titre, voir le film de la BCE. A côté de ça, le jeu Hecksher-Ohlin ne fait pas le poids.
(2) Pour ne pas attirer les vilains trolls, rappelons que l’inflation baguettière, quoique fort douloureuse, est loin d’être représentative...
(3) Devant le côté un peu bâclé du montage, l'auteur nie toute responsabilité. C'est pas moi qui l'ai fait !
Microéconomie du porc à la dijonnaise et « externalité de troupeau » – I (d’après Abhijit V. Banerjee, 1992)
Jean-Edouard — lun, 17/09/2007 - 11:31
C’est l’histoire d’un économiste qui découvre un nouveau type d’externalités en allant au restaurant. Pris d’une forte faim, notre économiste aperçoit devant lui deux restaurants aux enseignes également engageantes : l’un vide, l’autre plein à craquer. Un peu découragé par l’air sinistre du patron désoeuvré du restaurant vide, il entre dans l’autre et s’assoit à une table dans un recoin encore libre, que l’on peut supposer bruyant et enfumé. Economiste et non « private detective », notre héros commande un porc à la dijonnaise(1) et non un whisky « on the rocks ». Après avoir attendu deux heures dans la compagnie insistante et inopportune de supporters plus qu’à moitié ivres d’une équipe de football américain, un serveur apporte un filet de cabillaud aux lentilles et, sourd aux récriminations de notre héros, s’en va. Quelques heures après, ayant réglé une addition salée, notre économiste est pris de doute métaphysique. « Le marché ne suffit-il pas à révéler la qualité ? Pourquoi suis-je allé dans ce restaurant et non dans l’autre ? » Et, plus grave encore : « suis-je un être irrationnel ? ».
Tout ne s’est peut-être pas passé exactement comme ça, mais c’est ainsi que je vois la genèse du modèle de cascade informationnelle de Banerjee(2) , expressément conçu pour montrer qu’il n’est pas nécessairement stupide d’entrer dans un restaurant plein. A vrai dire, l’article de Banerjee commence avec l’exemple du restaurant pour introduire un modèle bien plus général, mais ici c’est justement le restaurant qui nous intéresse - restons-y donc, car même un homo oeconomicus a parfois faim.
Vers 18h par exemple un premier de ces braves homines passe dans une rue où se trouvent deux restaurants, tous deux vides (il est tôt). En chemin, il a pu ou non recevoir un « signal » (lu une affiche publicitaire pour l’un ou l’autre restaurant par exemple) lui recommandant un restaurant plutôt que l’autre. En bon homo oeconomicus il sait également la probabilité avec laquelle le signal est faux, et aussi la probabilité « a priori » avec laquelle tel ou tel restaurant est meilleur. Fort de toutes ces informations et après un rapide calcul d’espérance d’utilité, notre homme rentre dans l’un des deux restaurants. Arrive un deuxième homo oeconomicus affamé. Il reçoit lui aussi peut-être un signal ; il en tient compte bien sûr, mais s’aperçoit néanmoins qu’il y a déjà une personne dans un des deux restaurants. « Si cet homo oeconomicus à moi-même interchangeable est entré », se dit le nouvel arrivant, « c’est qu’il a dû recevoir un signal lui indiquant avec une probabilité suffisante que ce restaurant était meilleur ». Notre nouvel arrivant en tient donc compte dans son propre calcul de probabilités et, comme le signal qu’il a reçu lui-même n’était pas trop défavorable au restaurant qu’occupe déjà le premier client, ou même qu’il était défavorable mais peu certain, notre nouvel arrivant rejoint le premier client. Le patron du deuxième restaurant commence à s’inquiéter quand arrive un troisième client potentiel. Heureusement, ô miracle, il s’agit de son beau-frère qui sait bien que son restaurant est très bon. Mais le beau-frère oeconomicus, tout en sachant avec une forte probabilité que le restaurant de son beau-frère est très bon, ne peut s’empêcher de remarquer qu’il y a déjà deux clients dans l’autre restaurant et se dit que ce n’est possible que s’ils ont reçu de bons signaux eux aussi. Et il entre à son tour dans le restaurant déjà occupé. Le jeu continue ainsi, et l’un des restaurants, qui peut-être était meilleur, reste vide toute la soirée.
Il est donc possible que suite à des comportements tout à fait rationnels tous les clients se retrouvent dans le même mauvais restaurant alors que l’autre est meilleur, ce qui est très fortement sous-optimal. Il est même possible que cela arrive alors que tous les agents sauf les deux premiers – à la rigueur sauf le premier - ont reçu un signal les avertissant que l’autre restaurant était meilleur ! Il est rationnel du point de vue de chaque agent de se servir de l’information procurée par la présence de clients dans les restaurants, mais ce faisant il peut détruire(3) l’information qu’il a lui-même reçue (son signal). Banerjee montre même qu’il pourrait être préférable du point de vue du bien-être de tous de supprimer de l’information en empêchant les clients de voir l’intérieur des restaurants(4) et en les laissant suivre leurs signaux.
Chacun, en suivant l’avis des autres et en détruisant le signal qu’il a reçu, exerce sur les autres ce que Banerjee nomme une « externalité de troupeau » (herd externality). Pour ceux qui s’intéresseraient à d’autres secteurs de l’économie que celui des restaurants, tous les goûts sont dans la nature, on peut retrouver la même logique dans de nombreux domaines : d’abord sur les marchés financiers (je pense qu’une action va monter mais voyant que personne ne l’achète je me méfie), mais aussi dans la production (je pense qu’il vaudrait mieux organiser le travail comme ceci mais voyant que tout le monde fait comme cela je pense qu’il y a une raison et donc je fais pareil), ou pour certaines décisions complexes (par exemple décision du nombre d’enfants, du choix d’une filière de formation au lycée...). Ce genre de comportements est en fait probablement assez courant dans un monde dominé par l’incertain et où le comportement des autres peut donc être une précieuse source d’informations.
Autre motif de sous-optimalité d’ailleurs dans le cas des restaurants, ce mécanisme entraîne que les restaurants sont complètement vides certains soirs, trop pleins d’autres soirs, selon le signal reçu par les tout premiers clients. Pour peu que les restaurateurs soient légèrement averses au risque, ils auraient raison d’embaucher très peu de serveurs afin d’éviter de payer des salariés pour rien les mauvais soirs, quitte à leur donner des bonus ou de la cocaïne pour tenir le rythme les bons soirs. De là à en déduire que le porc à la dijonnaise est un frein majeur à la croissance il n’y a qu’un pas, je vais aller le dire sur le site d'Attali.
Que peut-on faire enfin pour corriger cette externalité ? Remarquons d’abord que les restaurateurs eux-mêmes ne peuvent pas faire grand-chose. Il existe ainsi à Londres une rue dont j’ai oublié le nom (mais que Banerjee a pu fréquenter) où s’étalent des restaurants indiens sur des centaines de mètres sans discontinuer. On y observe d’ailleurs très bien certains soirs le problème soulevé par Banerjee. Un jour un patron un peu plus malin que les autres a dû avoir l’idée d’envoyer un serveur dans la rue pour racoler les passants à coups de rabais exceptionnels, attirant ainsi les premiers clients, qui attirent les suivants par leur seule présence. Sauf que le lendemain tous les autres l’ont imité, et qu’aujourd’hui tous les restaurants proposent un rabais de 40%. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs le menu à 5 pounds de se transformer en addition salée quand on rajoute le pain, l’eau, le service, le couvert etc., tous non compris dans le menu (mais il faut le savoir)(5). Une autre idée peut être de teinter les vitres de son restaurant afin de rendre inobservable le nombre de clients à l’intérieur, et de mettre de la musique très fort pour faire croire qu’il y a du monde. Mais comme tous les restaurants ne font pas ça, ce système doit aussi avoir des désavantages (dans la journée notamment).
Bref on ne peut s’en remettre qu’à des politiques publiques. Que faire ? Comme le signale Banerjee dans son article, il peut être efficace de supprimer de l’information : une bonne politique pourrait donc être d’imposer à tous les restaurants de se doter de vitres teintées (si ce n’est pas imposé certains pourront se distinguer en n’en ayant pas justement et en tirer des rentes) ou de n’avoir que des salles au sous-sol. Outre le fait que c’est un peu dommage, ce n’est pas si optimal que cela puisque justement on détruit de l’information alors qu’il vaudrait mieux trouver un moyen pour s’en servir. Dans le cas des restaurants, on pourrait par exemple envisager de faire passer à tous les Français un concours annuel de gastronomie, les 10 000 premiers recevant une carte leur donnant droit à une réduction de 50% dans les restaurants s’ils y vont avant 19h30. Ainsi ceux qui ont le plus d’informations seraient dans les restaurants en premier et créeraient une cascade informationnelle vertueuse(6). Autre possibilité : introduire une coutume selon laquelle les gens devraient inscrire sur une petite ardoise à l’entrée des restaurants s’ils sont rentrés en suivant leur signal ou en raison des gens déjà installés, sûr que ça donnerait à la France un côté folklorique qui favoriserait le tourisme en plus. Et encore une idée pour Attali !
En dehors du cas des restaurants, d’autres solutions existent. Banerjee montre ainsi que tout ce qui encourage l’innovation et le non-conformisme contribue à briser cette logique ; par exemple dans la production une nouvelle (bonne) idée est suffisamment récompensée pour que les entrepreneurs osent suivre leurs propres « signaux ». Dans la finance, c’est un peu plus compliqué : on gagne plus à être le premier à avoir une idée, mais il est dangereux aussi d’avoir « raison contre le marché ». Il faut donc être un « premier suivi » plutôt qu’un non-conformiste.
Le non-pouvoir politique des idées économiques
Jean-Edouard — ven, 14/09/2007 - 00:23
A lire sur différents blogs d'excellents billets dénonçant pêle-mêle les erreurs de politique économique voire d'économie tout court du gouvernement, on en vient facilement à partager la conviction (assez répandue dans les dits blogs) qu'effectivement cette politique économique s'exerce dans un vide théorique à peu près complet.
A vrai dire ce n'est pas s'avancer beaucoup que de dresser ce constat lorsque le président de la République lui-même estime qu'il n'est pas nécessaire d'avoir inventé la poudre pour mener une bonne politique ; ou que Jacques Attali, présidant une commission sur les « freins à la croissance » composée de bien plus de chefs d'entreprise que d'économistes, se base sur la faillite supposée des théoriciens pour estimer que l'essentiel, c'est d'abord de rendre les Français plus joyeux...
On peut bien sûr déplorer cette situation, mais aussi constater honnêtement qu'elle n'est pas vraiment nouvelle ni propre à ce gouvernement particulier. D'où la question suivante : pourquoi cette sous-représentation des idées des économistes dans la politique économique en France ? Et pourquoi à un moment où justement l'expertise acquiert une valeur croissante et où les économistes, n'en déplaise à Attali, adoptent de plus en plus des positions nuancées, équilibrées et de moins en moins teintées d'idéologie (1), comme ce n'a pas toujours été le cas ?
La lecture de "The political power of economic ideas", recueil d'articles sous la direction de Peter Hall, permet d'éclairer un peu cette question difficile. Bien que ce livre ait pour sujet l'analyse de la diffusion du keynésianisme dans la politique économique des pays développés (2) , on peut en tirer des enseignements bien plus généraux susceptibles de fournir quelques réponses.
Il faut d'abord partir du constat, somme toute banal, que ni les théories ni les politiques économiques ne poussent sur les arbres, mais sont des objets produits socialement. Il n'y a donc aucune raison d'espérer a priori que les différentes théories se succèdent en progressant petit à petit comme les paradigmes de Kuhn, et aucune raison non plus de s'attendre à ce que les théories les plus nouvelles ou les plus avancées soient les plus retenues pour guider la politique économique. Les auteurs ayant collaboré à l'ouvrage mettent en évidence un certain nombre de conditions propices à la diffusion d'une nouvelle théorie dans la pratique économique, conditions que l'on peut essayer de retrouver dans la société française contemporaine.
Les plus intéressantes me semblent être les conditions liées à la composition de l'appareil administratif. A la lecture du livre on constate très vite que les politiques keynésiennes se sont souvent imposées parce que des économistes influencés par les idées de Keynes travaillaient directement dans les administrations publiques, les banques centrales et les ministères des finances. Toute politique économique est en effet d'abord décidée par un gouvernement et des hauts fonctionnaires de différentes institutions. Or la plupart ont eu en France une formation dans des grandes écoles et très souvent à l'ENA, formation excellente c'est certain et souvent dispensée par de très bons professeurs, mais nécessairement incomplète en ce qui concerne l'économie étant donné le peu d'heures allouées à la matière. Et la réputation d'excellence de ces écoles n'incline pas ceux qui en sortent à la modestie et à la relativisation de leur savoir ; un élève en première ou deuxième année de l'ESSEC ou des Mines vous a-t-il déjà fait un cours de théorie économique et montré que vous ne saviez rien, grâce à ses deux cours optionnels d'économie et à sa lecture de « la Grande désillusion » ? Moi oui, et c'est très énervant.
Si on ajoute à ce problème celui du décalage entre l'âge où un homme politique apprend la théorie économique et celui où il l'applique, on peut comprendre certaines positions qui sinon paraîtraient simplement choquantes. Par exemple quand Xavier Darcos parle de la filière ES à partir de l'expérience du lycée qu'ont eu ses enfants et ceux de ses amis au lieu de consulter les statistiques dont il dispose, il reflète aussi une éducation reçue à un moment où le chiffre et la statistique occupaient une place beaucoup moins importante qu'aujourd'hui dans les débats publics.
Le paradoxe intéressant est que de l'autre côté se multiplient les organismes, institutions et groupes de travail composés d'économistes et autres spécialistes chargés justement de guider l'action publique. Mais ils conseillent, remplissent des missions, produisent des rapports qui sont lus ou non, et appliqués lorsque c’est politiquement opportun, ils ne "pratiquent" pas eux-mêmes. Or c’est justement le type d’obstacles à la diffusion de la pensée économique que ne cessent de décrire les auteurs de « The political power of economic ideas » : le pouvoir politique ne cherche pas tant à obtenir des économistes qu’ils les conseillent sur la meilleure politique à suivre, que d’obtenir des prévisions sur les effets de mesures déjà largement décidées pour des raisons politiques. Eventuellement les économistes peuvent même voir leur rôle se réduire à celui de caution scientifique. D’où par exemple peut-être le choix de confier l’évaluation de certains dossiers au CAE ou à des groupes d’économistes, et de certains autres à des commissions ad hoc regroupant une clientèle plus ou moins large du gouvernement en place.
Bref, tant que subsistera une barrière peu poreuse entre carrière universitaire et carrière politique, que les lieux de formation des uns et des autres continueront d’être différents (facultés / Sciences Po ENA pour aller vite) et que rapports et autres missions seront commandés par le gouvernement (donc sur certains sujets) et ébruités surtout en cas de conclusions favorables à la politique menée, celle-ci ne pourra qu’être très peu guidée par la théorie économique, ou alors par une théorie remâchée, déformée ou datée.
Quand certains justifient les cadeaux fiscaux du gouvernement par le fait qu’il s’agit d’une « relance keynésienne » (étant entendu que le multiplicateur doit être très élevé sur la catégorie de personnes bénéficiant des cadeaux en question), mais aussi par la nécessité de « rémunérer l’effort et le travail » voire de « fournir des incitations », on comprend à qui pensait Keynes lorsqu’il écrivait dans la Théorie Générale « Practical men who believe themselves to be quite exempt from any intellectual influences, are usually the slaves of some defunct economist. Madmen in authority, who hear voices in the air, are distilling their frenzy from some academic scribbler from a few years back. »(3) Toujours d’actualité, ce John Maynard...
Encore un blog d’économie ? Mais pourquoi ? Une explication de Salop (Steven C.)
Jean-Edouard — lun, 10/09/2007 - 16:55
Hourra ! L’équipe de Regards croisés sur l’économie lance un nouveau blog d’économie et s’en servira pour dialoguer avec ses lecteurs et tout autre internaute en dehors des deux parutions annuelles de sa revue. Mais pourquoi encore un blog sur le thème de l’économie, sur un réseau qui commence à être balisé par d’excellents blogs sur le même thème ?
La première réponse serait de dire que ces blogs, malgré leur qualité, n’épuisent nullement le sujet et que nous comptons donc nous aussi apporter notre pierre. Forts de notre nombre, nous espérons produire des textes originaux sur toutes sortes de sujets un tant soit peu économiques (ce qui en fait déjà beaucoup) et intéresser ainsi internautes non encore conquis par les autres blogs (et ils ont tort) comme passionnés qui butinent sans cesse d’un blog à l’autre et trouveront ici aussi leur bonheur (du moins nous l’espérons).
Puisque ce blog sera néanmoins placé sous le signe de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelles (si si), une explication plus matérialiste s’impose. Nos fidèles visiteurs qui auraient consulté sur le site de RCE la récente note sur le modèle de Steven Salop(1) n’auront pas de mal à comprendre la suite ; pour les autres il n’est pas trop tard pour cliquer ici.
Le modèle de Salop étudie les choix d’entrée de producteurs sur un marché rendu imparfait par la différenciation des producteurs selon leur emplacement géographique. Dans un premier temps les producteurs décident d’entrer ou non sur le marché, dans un deuxième ils se placent à même distance les uns des autres autour d’une ville « circulaire » (qui plus est bâtie autour d’un lac infranchissable). Chaque consommateur préfèrera avoir les biens le moins cher possible, mais voudra aussi ne pas trop se déplacer, ce qui donne un pouvoir de marché à chaque producteur sur les consommateurs demeurant près de son magasin.
« Quel rapport avec la naissance de ce blog ? », nous direz-vous (avec raison). Même si le modèle original ne s’applique à proprement parler qu’aux villes circulaires bâties autour d’un lac (infranchissable), on peut conjecturer que la leçon à en tirer peut s’appliquer de manière plus large, notamment à ce village mondial (et circulaire, si si) qu’est le web, et à ce plus petit village qu’est le réseau des blogs d’économie. Différents producteurs de blogs sont en effet en concurrence pour tirer profit de leur activité (profit essentiellement symbolique, la publicité n’ayant encore guère fait son apparition dans les blogs d’économie, mais profit quand même). Ils ont intérêt à se différencier pour attirer des publics spécifiques (plus ou moins de politique, sujets plus ou moins longs ou plus ou moins divers, spécialisation sur une niche…), et même à se repositionner à l’arrivée de nouveaux concurrents, un peu comme nos producteurs se replaçant symétriquement autour de leur ville (circulaire). Ce faisant, ces producteurs de blogs ont pour le moment une rente (symbolique) issue de leur pouvoir de marché et de leur faible nombre. En entrant à notre tour sur le marché, nous espérons nous aussi acquérir un certain profit (symbolique toujours(2)), même s’il sera moindre que celui que touchent actuellement les autres blogs.
Quel sera le point d’aboutissement de ce processus ? D’autres « blogueurs » devraient entrer dans la branche jusqu’à ce que le profit y soit nul, c’est-à-dire jusqu’à ce que la désutilité liée au temps passé par les « blogueurs » à animer leur blog compense exactement les profits symboliques qu’ils en retirent. Mais cette situation sera hélas sous-optimale ! Il y aura en effet trop de blogs par rapport à ce qu’aurait décidé un « Grand Webmestre » bienveillant (version informatique du planificateur social) : le marché des blogs sera caractérisé par une grande diversité mais dans le même temps les coûts fixes associés à la création d’un blog (hébergement, entretien, graphisme…) seront plus élevés que dans le cas idéal (puisqu’on trouvera beaucoup de blogs au lieu de quelques-uns), ce qui devrait se traduire par un prix plus élevé pour le consommateur de blog. Les blogs sont gratuits nous direz-vous - certes, mais toujours dans le même esprit d’adaptation du modèle de Salop on peut (enfin peut-être) considérer qu’on peut remplacer « prix » par « inverse de la qualité ». On en tire alors la leçon suivante : en raison de l’imperfection du marché des blogs, beaucoup de blogs d’économie voient le jour, soit par exemple dix blogs pour dix blogueurs, qui doivent chacun s’occuper de la création et de la promotion de leurs blogs, alors qu’avec un seul blog commun un seul se chargerait de l’infrastructure(3) et les autres pourraient passer plus de temps à peaufiner leurs textes(4).
Faut-il donc jeter la pierre à l’équipe de RCE (qu’on peut au moins louer pour son honnêteté) ? Non, si en appliquant le modèle de Salop au marché des blogs on commet notamment deux erreurs : d’abord de penser que les visiteurs se répartissent entre les différents blogs au lieu d’en visiter plusieurs si ce n’est tous (en quel cas la concurrence entre blogs est probablement moins forte, ou en tout cas plus subtile), ensuite penser que les blogueurs sont motivés par la quête de profits symboliques et ne sont pas prêts à « bloguer à perte ». L’équipe de RCE espère en tout cas que son blog donnera raison à cette dernière critique.
(1) S. Salop (1979), “Monopolistic Competition with Outside Goods”, Bell Journal of Economics, 10:141-156.
(2) Cela dit, pour acheter notre revue, cliquez ici (fin de l’autopropagande éhontée)
(3) Spéciale dédicace à Florent, notre webmestre adoré
(4) Ce qui explique peut-être le taux relativement élevé de blogs à plusieurs chez les économistes (Ecopublix, Econoclaste, Optimum, Libertés Réelles…).

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