Mafeco - Ma femme est une économiste

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Vrac bloguesque

Emmeline — mer, 14/05/2008 - 20:18

(i) je me mets ce soir à recopier les commentaires que nous avions laissés derrière nous, boulot exaltant et varié. La taylorisation des services (aka la société néo-fordiste, ou autres expressions convenues, voire la société post-industrielle, puisqu'en plus vous y avez chers lecteurs accès gratis pro Deo), ça s'appelle.

(ii) La désertion des députés UMP s'analyse facilement à l'aide du paradigme du passager clandestin ou free rider, déjà évoqué à propos des syndicats. Les députés UMP, notamment ceux qui proviennent de milieux ruraux (NB : "milieu rural" ne signifie absolument pas "les électeurs sont tous paysans", d'ailleurs la FNSEA soutenait plutôt le texte), ne tiennent pas à ce que leurs administrés(1) puissent (coût privé) leur reprocher le moment venu d'avoir voté la très impopulaire "loi OGM" (et qu'importe ce qu'il y a dedans, c'est pour le symbole) ; ils s'abstiennent donc de voter ladite loi, laissant ce sale boulot à leurs petits camarades, puisque de toute façon la loi passera quand même, et sinon ça servirait à quoi d'avoir la majorité ma bonne dame (bénéfice collectif). Sauf que les petits camarades sus-cités ont fait le même raisonnement... Décidément, les jeux politiques se prêtent particulièrement bien à l'analyse économique en ce moment ! (pour concilier les 82 % de Chirac en 2002 avec le passager clandestin, on peut par exemple penser au bénéfice privé engendré par la satisfaction de s'être acquitté de son "devoir civique", c'est ma carte d'électrice qui le dit).

(iii) Grand moment d'analyse au Monde : dans le chat des lecteurs avec Pierre Cahuc, au demeurant pas inintéressant, ils ont su repérer et mettre en exergue (que dis-je, en exergue ? en titre !) cette thèse hautement polémique : "En France, le taux d'emploi est particulièrement faible pour les seniors et pour les jeunes", selon M. Cahuc. Je sens que je vais candidater pour un poste de prof à l'Ecole Polytechnique, wam...

(iv) Attention, point réservé à ces dames et demoiselles A propos de Pierre Cahuc, justement, la photo qui illustre ledit chat (noir et blanc, genre studio Harcourt) est particulièrement glamour ; si on ajoute à cela celle de Thomas Piketty qui se prêtera vendredi à l'exercice, Clint Eastwood, sans oublier le maître de ces lieux, on se demande vraiment pourquoi l'économie est dite "science lugubre"...

(1) je remercie d'avance le commentateur, s'il existe, qui saura m'indiquer le terme exact ; celui-ci est probablement faux, car les députés, outre qu'ils n'administrent rien du tout, sont censés représenter l'ensemble des Français dès lors qu'une fraction d'entre eux les a élus...

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Le lynchage, un signal de qualité ?

Emmeline et Jea... — lun, 12/05/2008 - 20:56


Lors du dernier raout des députés UMP, lequel, pour une raison que nous ne nous expliquons guère, a eu lieu aux frais directs et sous les ors de la République, M. Sarkozy s'en est pris à la presse, coupable de n'avoir pas assez selon lui relayé la récente condamnation en appel de Mme Royal. De deux choses l'une, ça a marché d'enfer, ladite presse s'indignant de concert de cette tentative de mainmise et relatant au passage le susdit événement, la deuxième : mais pourquoi est-il si méchant avec la pauvre Ségolène ?(1)

A cela deux explications : soit il a d'elle la plus pauvre opinion, souhaite l'affronter de nouveau en 2012 et voulait ainsi la désigner comme principale personnalité d'opposition(2), comptant sur les crédules militants socialistes pour la désigner derechef ; soit, mine de rien, il la respecte et la craint, et dans la perspective d'un second affrontement en 2012 et suivant la tactique qui lui a jusque-là si bien réussi de se mettre en campagne 4 ans avant, commence dès à présent à bâtir un dossier à charge.

N'ayant pas l'heur d'être dans ses confidences, mais cependant friands d'apprendre ce qui peut bien passer dans cette tête qui est aussi celle de l'Etat, il ne reste aux pauvres citoyens que nous sommes que le seul recours de notre mère à tous - j'ai nommé la théorie des jeux. Avec incertitude.

Deux joueurs interviennent dans notre modèle, Nicolas(3) tout d'abord, les militants socialistes ensuite. Nicolas reçoit un signal de la nature (comprendre "Nicolas apprend que"), qui l'informe que Royal est une "bonne" candidate (meilleure que ses concurrents socialistes tout du moins) ou une "mauvaise". Il décide alors de taper sur Royal, ou de se comporter en Président ne pas lui taper dessus. Les militants socialistes décident alors (mais sans savoir, eux, la qualité de Royal ; ils savent simplement qu'elle est bonne avec une probabilité α, et qu'elle est mauvaise avec une probabilité 1 - α) de la désigner comme candidate ou d'envoyer un concurrent C. Les paiements (d'abord celui de Sarkozy, puis celui des militants) se présentent ainsi :

- si Sarkozy affronte Royal, qu'elle est bonne (bon je ne vais pas réécrire "une bonne candidate" à chaque fois, mais je rappelle à ces messieurs qu'ils sont dans un espace pudique et décent) et qu'il lui a tapé dessus, ils ont une chance équivalente de l'emporter ; les paiements sont (1/2,1/2) ;

- s'il affronte C, les paiements sont dans tous les cas (x,1-x) où x est un paramètre entre 0 et 1 que nous laissons libre ;

- s'il affronte Royal, qu'elle est bonne et qu'il n'a pas tapé, il perd à tous les coups ;

- s'il affronte Royal et qu'elle est mauvaise, il gagne à tous les coups.

Nous laissons à l'aimable lecteur le soin de dessiner l'arbre adéquat - il peut toujours se référer à ce sublime exemple si nécessaire.

Dans la plus pure tradition harsanyite, nous remarquons que deux types d'équilibre sont possibles, appelés "séparateurs" (separating) et "mélangeants" (pooling). Les premiers sont ainsi nommés car il est possible, au vu des actions d'un joueur, de deviner son type (en l'occurrence, l'information qu'il a reçue) ; les seconds, car cela est impossible.

A quelles conditions y a-t-il dans ce jeu des équilibres séparateurs ?
Le premier équilibre possible est que Sarkozy ne tape sur Royal que s'il pense qu'elle est forte ; dans ce cas, il sait que les militants socialistes interpréteront le fait qu'il lui tape dessus comme un signe de sa (à Royal) qualité. Dès lors, a-t-il intérêt à le faire ? s'il tape sur Royal, les militants socialistes la désignent seulement si 1/2 (leur probabilité de gagner si elle est candidate, forte, et dessustapée) > 1-x (leur probabilité de gagner avec C). Mais si c'est le cas, Sarkozy a intérêt à "dévier" (ne pas jouer la stratégie que ledit équilibre suppose qu'il joue) et à ne pas taper, ce que les militants interprètent comme étant signe que Royal est mauvaise et qui aboutit à faire désigner C, ce qui rapporte à Sarkozy plus que 1/2. Il n'y a donc pas de tel équilibre quand x>1/2.
Quand x<1/2, les militants choisissent de toute façon C, une déviation a le même résultat, il y a donc équilibre.

Un second équilibre séparateur consisterait pour Sarkozy à ne taper sur Royal que si elle est faible ; dans ce cas-là, quand elle est forte, il révèle qu'elle est forte sans même lui taper dessus et a 0, il a donc intérêt à dévier. Pas d'équilibre.

Dans un équilibre mélangeant, Sarkozy se conduit de la même façon quel que soit le type de Royal, ne révélant ainsi aucune information ; les militants n'ont donc aucun moyen de savoir si Royal est forte ou non en dehors de leur croyance initiale.

Premier équilibre mélangeant : il tape dans les deux cas. Désigner Royal apporte donc aux militants une espérance de gain de α/2 (+(1-α)*0), tandis que désigner C leur rapporte 1-x. Royal ne sera donc candidate que si α/2>1-x. Pour que ce soit un équilibre, il faut que si Sarkozy dévie (ne tape pas), les militants l'interprètent comme un signe que Royal est forte [et la désignent d'autant plus].
Si α/2<1-x, les militants choisissent toujours C ; pour que ce soit un équilibre, il faut que si Sarkozy dévie, ils l'interprètent comme un signe de la faiblesse de Royal.
Où l'on voit que les croyances exogènes de Sarkozy sur les croyances exogènes des militants jouent un rôle passablement important...

Un dernier équilibre est envisageable où Sarkozy ne tape jamais, mais ça lui ressemble tellement peu et le billet est déjà tellement long que nous préférons ne pas nous appesantir sur la question.

Qu'en conclure (i) sur ce que Sarkozy pense de Royal, (ii) sur qui sera désigné et (iii) sur la stratégie à suivre pour les présidentiables rivaux ?

(i) Sarkozy a tapé sur Royal, de deux choses l'une : c'est un équilibre séparateur et il la redoute, l'autre : c'est un équilibre mélangeant et on ne peut rien déduire du tout...

(ii) Royal ne peut être désignée que si nous sommes en présence d'un équilibre mélangeant, que α/2>1-x (autrement dit que les militants ont une bonne opinion d'elle a priori et une mauvaise de ses rivaux, ce qui certes n'est pas un résultat outrageusement surprenant) et que Sarkozy croit que les militants interprèteront le fait qu'il ne lui tape pas dessus comme le signe de sa qualité (par exemple parce qu'il a peur des représailles).

(iii) quelle doit être la stratégie des rivaux de Ségolène Royal ? tout dépend de s'ils pensent être dans un équilibre séparateur ou mélangeant. Ils ont de toute façon intérêt à sembler le meilleur possible face à Sarkozy, mais il leur suffit d'être meilleur que Royal dessustapée, même s'ils sont moins forts que ladite Royal non entachée d'infâmes médisances calomnies.

Evidemment, tout cela suppose que Sarkozy et les militants socialistes soient rationnels, et pire encore se croient réciproquement rationnels, ce qui est loin d'être gagné...

(1) Parce que ! et parce queeeeeeeuh !
(2) en même temps, il brouille les pistes car l'attaque contre Chirac commence à faire sortir les villepinistes du bois...
(3) les hommes aussi ont le droit d'être appelés par leur "petit nom"

  • Economie et débat politique
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Jouer à Starcraft pour mieux comprendre l’économie

Jean-Edouard — jeu, 08/05/2008 - 23:07


Le dernier billet de Denis Colombi m'a donné envie d'enrichir la catégorie Economie et jeux vidéo. Si vous ne connaissez pas Starcraft vous pouvez remplacer toute référence à ce jeu par n'importe quel jeu de stratégie en temps réel (STR pour les pros) comme Age of Empires, Alerte Rouge, Command and Conquer 3, Warcraft 3 et autres. Mais je me demande si les connaissances de ces différents jeux ne sont pas fortement corrélées.

Starcraft

Starcraft est un jeu de stratégie de 1998, développé par Blizzard (les mêmes que World of Warcraft), qui a connu un succès phénoménal et lancé la mode du multijoueur sur Internet. Quel rapport avec l’économie ? Considérons une partie de Starcraft sur Internet : elle oppose deux joueurs (ou plus, en quel cas il peut y avoir ou non des alliances, mais restons avec deux joueurs) qui débarquent sur une planète hostile et sauvage avec un petit groupe de bâtisseurs et une base d’opérations. Les joueurs doivent exploiter les ressources naturelles (incontournables dans les jeux de stratégie) afin de développer une armée puissante capable d’exterminer leur adversaire aux cris de « Rock’n roll », « Adun Toridas » ou « Zgrblblblb » selon la faction choisie par le joueur.

Le dilemme auquel le joueur a inévitablement à faire face est le suivant : dois-je dépenser mes premières ressources pour recruter davantage de mineurs et avoir ainsi encore plus de ressources demain, ou commencer dès maintenant à recruter des unités militaires ? Ou plus exactement, la vie étant une courbe de Laffer, à partir de quel moment de la partie dois-je développer mes premières unités militaires ?

Le problème est en effet décisif : de nombreux joueurs sont des adeptes de la stratégie la plus brutale, appelée « rush ». Elle consiste à passer extrêmement tôt au développement d’unités militaires basiques, et à attaquer son adversaire avec 10 soldats en espérant qu’il se soit concentré sur la production d’unités d’extraction et soit à peu près sans défense. Si c’est le cas le joueur qui mène le rush gagne au bout de cinq minutes de jeu.

On arrive à la raison pour laquelle je n’ai jamais beaucoup apprécié le jeu multijoueur dans Starcraft. Mettons que les joueurs aient deux possibilités : adopter une stratégie de rush, adopter une stratégie de long terme. Si les deux joueurs adoptent une stratégie de long terme, les joueurs ont le temps de développer leurs bases, leurs technologies, des armées importantes et diversifiées. Le jeu devient vraiment intéressant, mais long (plusieurs heures peut-être) et incertain. Supposons que, ne connaissant pas la force de son adversaire a priori, chaque joueur s’assigne une probabilité de victoire de 1/2 dans ce cas de figure. Si les deux joueurs adoptent une stratégie de rush, ils s’affronteront très tôt avec des armées équivalentes, mettons là encore que la probabilité de victoire a priori soit 1/2. Enfin si un joueur mène un rush sur un joueur non préparé il est sûr de l’emporter, donc avec une probabilité 1.

En termes de théorie des jeux, on dit que la stratégie « rush » est une stratégie dominante : si mon adversaire adopte cette stratégie je ne peux survivre qu’en l’adoptant aussi, s’il adopte une stratégie de long terme je suis sûr de gagner en l’attaquant tout de suite. Ce pourquoi beaucoup de joueurs déclenchent des attaques très rapidement, ce qui selon moi gâche un peu le plaisir de jouer.

Des solutions existent néanmoins. Il est d’abord possible d’espionner son adversaire. On pourrait alors penser à une espèce d’équilibre avec collusion : je regarde mon adversaire et tant qu’il ne donne pas de signes de rush je garde ma stratégie de long terme, en sachant qu’il fait de même. Ensuite certains joueurs interdisent le rush en se mettant d’accord au début de la partie sur un temps minimal à respecter avant la première attaque (dix minutes souvent) , le plus surprenant est que généralement les joueurs s’y tiennent alors qu’ils auraient tout intérêt à attaquer les joueurs naïfs qui les ont crus. Enfin il est possible de jouer à plus de deux, en quel cas « rusher » devient plus risqué : si l’on tombe sur un ennemi non préparé on l’écrase et on obtient deux fois plus de ressources que les autres joueurs sur le long terme (on s’approprie la base de l’ennemi vaincu) ; mais juste après cette première victoire on se trouve très affaibli et à la merci de l’attaque d’un autre joueur, alerté par un message sur son écran de la défaite d’un de ses adversaires, les rushs sont donc en général moins fréquents.

Et l’économie

Tout cela n’a aucun intérêt est très intéressant me direz-vous, mais quel rapport avec l’économie ? Je pense que la structure du jeu Starcraft est en fait très générale : chaque joueur doit concéder davantage de chances de se faire battre aujourd’hui pour obtenir plus de chances de gagner demain. C’est un peu comme une allocation intertemporelle consommation/épargne, sauf qu’elle est stratégique.

Un exemple plus concret serait la recherche-développement. Supposons que vous dirigiez une entreprise produisant des téléphones portables par exemple, que le secteur soit très concurrentiel, que vous soyez très endetté et disposiez de 100 millions d’euros à investir. Et mettons aussi que le marché du crédit soit imparfait, pour faire bonne mesure. Vous pouvez investir vos 100 millions d’euros dans la publicité pour votre modèle de portable actuel, ou les investir dans le développement d’une nouvelle génération de téléphones.

On retrouve exactement le même problème : si j’investis dans la recherche alors que mon concurrent fait de la publicité, mon téléphone aujourd’hui n’est pas meilleur que le sien et est en plus moins glamour, donc personne ne l’achète et, le marché du crédit étant imparfait, mes créanciers ne croient pas que mon téléphone next generation sera un succès sans précédent et me mettent en faillite. Du coup je dépense mon argent en publicité et mon concurrent aussi. A noter d’ailleurs que si la concurrence est vraiment parfaite il suffit que la publicité ait un effet infinitésimal sur le consommateur pour que j’y consacre tout mon argent, ce qui n’est pas le cas si les biens sont différenciés. Donc vivent les cartels de la téléphonie mobile, euh… ou pas.

Un exemple plus compliqué est celui des fusions acquisitions. Supposons que nous soyons dans un secteur de l’économie où ces fusions sont nombreuses, comme pendant la grande période des « junk bonds », où dans le secteur bancaire en ce moment si on en croit le livre du cercle des économistes intitulé « La guerre mondiale des banques ». L’ouvrage défend l’idée que les banques sont engagées dans une course à la taille totalement inefficace, et cherchent toutes à « manger » d’autres banques afin d’être plus grandes et ne pas pouvoir être mangées à leur tour.

Cette thèse est moins évidente qu’il n’y paraît. En vertu du théorème de Modigliani-Miller, les fusions devraient être soit « efficaces » (au sens où la nouvelle entité fait plus de profit que la somme des profits des entreprises fusionnées, ce qui peut être totalement inefficace du point de vue de l’économie dans son ensemble), soit totalement indifférentes aux actionnaires des entreprises et à l’économie dans son ensemble (à condition que n’entrent pas ici de considérations fiscales, de coûts de transaction, de problèmes de gouvernance et que les marchés financiers soient parfaits). En effet, la banque A rachète la banque B à la « vraie » valeur de la banque B si les marchés sont parfaits, les actionnaires de la banque B sont donc indifférents à la fusion puisque le prix auquel on leur achète leurs actions correspond à ce qu’ils gagneraient en les gardant. Les actionnaires de la banque A deviennent actionnaires d’une banque qui fait plus de profit et distribue plus de dividendes, mais ne toucheront plus l’argent qui a été dépensé pour acquérir la banque B, somme qui correspond exactement aux nouveaux profits, ils toucheront donc exactement les mêmes dividendes.

On pourrait s’attendre alors à ce que, lorsque fusion il y a, elle donne naissance a une banque dont les profits sont supérieurs à la sommes des profits de A et B avant fusion. Parce que le pouvoir de marché de la banque augmente d’une part, et peut-être parce que la nouvelle banque réalise davantage d’économies d’échelle (on a besoin de moins d’agences, de moins de personnel etc.). Empiriquement il semblerait néanmoins que ces économies d’échelle s’épuisent vite et deviennent même des déséconomies d’échelle assez vite (toujours d’après le même ouvrage, je ne suis pas un spécialiste de la question).

La plupart des fusions bancaires seraient donc économiquement inefficaces et détruiraient de la valeur pour les actionnaires ; pourquoi les réalise-t-on ? Une explication possible est qu’elles sont réalisées par les dirigeants des banques, dont l’intérêt ne se confond pas avec celui des actionnaires. Le directeur d’une banque peut par exemple anticiper qu’en cas de rachat de sa banque il perdra son poste et son salaire, et donc tout faire pour éviter cette éventualité.

Où l’on revient à notre modèle. Supposons que les directeurs de deux banques s’affrontent lors d’une lutte boursière ; ils peuvent choisir d’investir leurs réserves de cash dans des prêts, potentiellement peu liquides, ou bien dans des actifs extrêmement liquides, voire de s’en servir pour racheter des actions de l’autre banque (ce qui correspondrait au « rush »). L’analogie avec Starcraft nous apprend que ces directeurs sont incités à lancer une bataille boursière tout de suite, ou au moins à garder beaucoup d’actifs liquides, alors même qu’en prêtant davantage aujourd’hui ils auraient plus d’argent pour racheter l’autre ou se défendre demain. Est-ce une des causes de l’accumulation de cash par les banques ces dernières années (enfin avant l’épisode subprimes) ? Peut-on poursuivre l’analogie avec Starcraft et penser que plus il y a de grosses banques à la fois moins le rush est probable (un troisième larron peut survenir pendant la bataille boursière), en quel cas les fusions d’aujourd’hui favorisent les fusions de demain (puisqu’il y a de moins en moins de « joueurs ») ? Peut-on envisager une règle similaire au « no rush ten » des parties multijoueurs ?

On entend parfois dire que les entreprises sont trop court-termistes, n’investissent pas dans des projets de long-terme etc. Considérer que ce type d’interactions peut être courant apporte une bonne explication à ce phénomène, meilleure en tout cas que la bêtise, le vice ou mai 68, être court-termiste est simplement parfois la meilleure stratégie à adopter.

Espérons que Starcraft II, qui sortira peut-être cette année (croisons les doigts), se révèle aussi riche d’enseignements…

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Nouvelle note de lecture : Max Weber contre les lamas

Jean-Edouard — mar, 06/05/2008 - 23:02



NB : il s'agit ici du lama glama, mammifère camélidé et velu d'Amérique du Sud, et non du Dalaï Lama, mammifère chauve mais habitant aussi à haute altitude dans son milieu naturel. Se reporter ici pour comprendre l'importance du lama glama en économie.

Lien vers la note

Les notes de lecture font leur grand retour sur Mafeco après une trop longue absence ; c'est Max Weber qui ouvre le bal avec une note sur "Die Stadt" (La ville), oeuvre posthume publiée dans "Economie et Société", et dans lequel il est question de la spécificité de la ville européenne au Moyen-Âge. Je ne suis pas un spécialiste de Weber, ni de l'histoire du Moyen-Âge, donc cette note a plutôt pour but de montrer ce qu'un économiste peut retirer de la lecture de Weber.

Celui-ci montre en effet que les villes de l'Occident médiéval se distinguent de leurs comparses asiatiques et moyen-orientales ainsi que des villes du bassin méditerrannéen antique par une large autonomie politique, des libertés individuelles étendues pour les citoyens et souvent une domination politique importante des marchands. On me voit venir : Weber, spécificité de l'Occident, marchands... ne serait-on pas en présence d'une x eme théorie expliquant l'émergence du capitalisme en Occident ?

Eh bien nullement, Weber montrant justement que capitalisme et rationalisation ne commencent que plus tard, en impliquant des acteurs et des niveaux différents. Ce sont même les villes les plus autonomes, où le pouvoir des marchand est le plus étendu et le commerce le plus développé qui seront par la suite les plus en retard, comme notamment les villes italiennes, et ce n'est pas un hasard.

On a donc enfin un auteur qui met le doigt sur une spécificité de l'Occident et n'en tire pas une théorie pour expliquer les succès économiques futurs de celui-ci, il était temps d'en trouver un.

Le tout est un peu long, les lecteurs intéressés mais impatients devraient se reporter à :

-La partie 1 pour un résumé un peu scolaire du texte de Weber. Il ne faut pas être allergique au pidgin français-allemand (franlemand ?), le texte est également un peu confus mais c'est aussi à cause de Weber qui n'est pas toujours d'une clarté limpide (d'autant que c'est une oeuvre posthume, peut-être pas fignolée autant qu'il aurait été souhaitable).

-La partie 2 traite plus spécifiquement de la relation entre sphère économique et sphère politique et des conditions de l'émergence de l'homo oeconomicus et de la rationalité économique. On y défend notamment l'idée wéberienne quoique peu politiquement correcte que la liberté politique est un frein à l'émergence de la rationalité économique (une bonne dictature bureaucratique prussienne y a que ça de vrai pour vous rationaliser).

-La partie 3 aborde la question de la spécificité de l'Occident et de son développement économique. On y apprend notamment que l'Occident n'est pas si spécifique que ça, et que Weber se plante complètement sur la ville indienne, qu'il ne connaît que par des ouvrages d'auteurs anglais, puritains et donc convaincus que le système des castes explique toute la réalité indienne et est suffisant pour prouver son extrême arriération.

Bonne lamasserie.

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Economie du terrorisme : un supply-side maussien

Jean-Edouard — jeu, 01/05/2008 - 13:24


J’avais envie d’appeler ce billet « pour que l’école dure, amis, donnez » mais ça n’a vraiment rien à voir au fond.

Il y a peu je trollais gentiment sur le blog d’éconoclaste, et suis retombé sur un ancien billet portant sur l’économie du terrorisme, dont il ressortait que les attentats suicides étaient généralement pratiqués non par des personnes peu éduquées et manipulées comme on aimerait le croire, mais par des gens qualifiés, compétents et éduqués dans les meilleures écoles (souvent européennes ou américaines).

L’explication proposée pour ce curieux phénomène venait du côté de la demande de travail. Je rappelle pour ceux qui ne sont pas familiers avec le jargon des économistes que ceux-ci sont les seuls au monde à considérer que c’est l’employeur qui demande un travail (du travail en fait) et l’employé qui en offre, l’explication côté demande de travail concerne donc les chefs de réseaux terroristes : l’organisation d’un attentat est chose délicate qu’on ne saurait confier au premier venu, de même qu’une bombe artisanale n’est pas gratuite, qu’il faut éviter que le candidat au suicide soit assez idiot pour se faire prendre et révéler des informations sur le réseau etc. Bref un chef terroriste un tant soit peu rationnel et prévoyant essaiera d’envoyer au casse-pipe des gens bien formés et intelligents, dont l’efficacité se trouve empiriquement confirmée lorsqu’on observe que statistiquement les attentats font plus de morts lorsqu’ils sont commis par des personnes plus qualifiées.

Je trouve cette théorie tout à fait séduisante, encore qu’il faudrait se demander si un chef terroriste n’a pas pour des personnes très qualifiées des usages alternatifs où leur avantage comparatif est plus élevé (formation, propagande, collecte de fonds, d’informations etc.). Bref on part comme souvent d’une observation empirique pour en tirer la théorie la plus simple à laquelle on puisse penser dans l’immédiat.

Une explication complémentaire se trouve à mon avis dans l’offre de terroristes (les gens qui sont candidats au suicide donc). Il paraît néanmoins un peu difficile pour l’économiste d’aborder le choix du candidat au suicide (encore que Becker s’y soit essayé mais bon) puisque celui-ci peut paraître difficile à rationaliser. C’est à mon avis une très belle occasion de mobiliser l’approche maussienne du don pour expliquer ce genre de comportements.

Pour les quelques économistes qui ont essayé d’appliquer la théorie du choix rationnel aux comportements religieux, le croyant cherche à échanger des biens matériels qu’il possède aujourd’hui contre des biens intemporels dans l’au-delà. Mais comme il est rationnel, il essaie d’obtenir les meilleurs « taux de change » possibles : quelqu’un de très riche donnera plutôt de l’argent, quelqu’un de pauvre et inactif un peu de son temps libre, un artiste des produits de son talent etc.

Difficile dans ce cadre de comprendre le choix du candidat au suicide très diplômé : il pourrait a priori plus profiter de sa vie, possède de l’argent à donner au réseau terroriste qu’il souhaite soutenir etc. C’est pour cette raison que la première explication qu’un économiste envisage à notre paradoxe réside du côté demande de terroriste.

Mais certains comportements religieux se comprennent mieux à mon avis dans le cadre du don que dans celui de l’individu maximisateur d’utilité. Pour certains croyants, la valeur de leurs actions n’est pas tant dans ce que reçoit l’autre (l’utilité que retire Dieu ou un réseau terroriste de leur contribution) que dans ce qu’ils perdent eux, dans leur sacrifice. Pour prendre un exemple canonique (c’est le cas de le dire), le sacrifice d’Isaac par Abraham a de la valeur non pas parce que Dieu aime particulièrement à se repaître du sang des premiers-nés, mais parce que son premier-né (et unique-né au demeurant) a beaucoup de valeur aux yeux d’Abraham. Autrement dit le don à Dieu ne peut guère être mesuré en vertu de ce que reçoit Dieu (qui a priori est assez indifférent entre les différentes choses qu’on peut lui offrir), il l’est donc en fonction de ce que perd le croyant.

Cette forme de don agonistique est à mon avis à la source de nombreux comportements. Beaucoup de gens tiennent par exemple à aller faire du bénévolat en Asie ou en Afrique, disons pour un mois. Je suis sûr que dans bien des cas ils auraient pu travailler un mois dans leur pays, reverser leur salaire à une association qui s’en serait servie pour embaucher quelqu’un sur place pour bien moins cher, en conséquence de quoi nos bénévoles auraient été plus heureux et les gens qu’ils souhaitaient aider aussi. Sauf que le don effectué aurait eu alors moins de valeur aux yeux du bénévole. Prenons le cas extrême d’une star de cinéma très riche : si elle donne quelques millions de dollars à une association personne ne trouvera ça extraordinaire, qu’elle passe deux jours à aider à la construction d’une école et tout le monde trouvera ça merveilleux, alors même que c’est inefficace.

Cette forme d’égoïsme dans la générosité (qui vaut mieux que l’égoïsme dans l’égoïsme, qu’on ne se méprenne pas sur ce que je dis) est à mon avis assez générale et permet en tout cas de bien expliquer le comportement de nos candidats à l’attentat suicide : c’est justement parce qu’ils sont éduqués et potentiellement riches et ont la vie devant eux que le sacrifice de leur vie a pour eux un vrai sens ; inversement le paysan miséreux qui fait la même chose n’a peut-être pas le sentiment de perdre tant que ça et peut douter que ce sacrifice suffise à lui gagner le paradis (c’est pourquoi il peut être important d’assurer des avantages matériels à sa famille en compensation par exemple).

Dans la même logique il est normal que Mahomet, en tant qu’homme, enjoigne aux femmes de se voiler, ce qui le prive plus que s’il le demandait aux hommes.

Cela ne remet d’ailleurs pas nécessairement en cause l’explication côté offre, il s’agit plutôt de la compléter puisqu’à la fin du billet d’Econoclaste on se demande toujours pourquoi ces gens diplômés acceptent de se tuer, même si on comprend pourquoi les chefs terroristes font appel à eux.

Notons d’ailleurs que si cette théorie supply-side est vraie il s’agit d’une excellente nouvelle (tout est relatif), espérons que les terroristes n’aient pas l’idée de faire le contraire et d’envoyer des paysans illettrés se faire tuer pendant que les terroristes les plus qualifiés sont plus nombreux pour organiser et financer des attentats. Cette forme de don est en effet extrêmement inefficace économiquement : on cherche à donner ce qui est le plus utile à soi-même sans se préoccuper de l’utilité qu’en tire celui à qui on donne, de ce point de vue c’est quasiment le contraire de l’échange marchand dans lequel on cherche à vendre ce qui est le moins utile à soi et le plus à l’autre.

Imaginons pour quelques instants que nous soyons dans un manuel de microéconomie standard cherchant à faire une place au don (pas très standard donc) et que les inévitables Alice et Bob possèdent chacun un stock de 50 baguettes et 50 bouteilles de vodka. Alice adore les baguettes et déteste la vodka, pour Bob c’est le contraire.

Hypothèse 1 : Alice et Bob sont des homines oeconomici rationnels et tutti quanti. Alice va chercher à échanger des bouteilles de vodka dont elle n’a que faire contre les baguettes de Bob ; Bob en revanche cherchera à se débarrasser des baguettes qui le répugnent et à acquérir de la vodka. Il y a donc de la place pour un échange bilatéral qui s’effectuera en tout bien tout honneur dans une boîte d’Edgeworth et soulèvera donc de nombreux problèmes dans lesquels nous n’entrerons pas. Au final on peut tout de même s’attendre à ce qu’Alice possède 100 baguettes et Bob 100 bouteilles, ce qui est optimal.

Hypothèse 2 : Alice adore Bob (que ce soit religieusement ou non) et Bob Alice. Alice ne peut prouver son adoration à Bob qu’en lui offrant les baguettes qu’elle adore aussi mais moins qu’elle n’adore Bob, tandis que Bob ne peut que lui offrir les vodkas dont il raffole mais moins que d’Alice. Au final Bob aura donc toutes les baguettes, qu’il n’aime pas, et Alice toute la vodka, qu’elle déteste, ce qui est la pire solution possible.

Cette forme de don aboutit donc à la pire allocation possible des ressources, c’est une forme d’antimarché. Du coup quand j’apprends que des historiens considèrent que certaines sociétés étaient dominées par le don, je me dis qu’il devait s’agir d’une forme de don assez faible, plus proche de l’échange, ou qu’il y avait autre chose.

Ainsi je me suis laissé dire que pour Duby le XIe siècle en Europe était dominé par la circulation des biens par le don, tandis que par la suite les échanges marchands l’emporteront. Anita et Alain Guerreau pourraient d’ailleurs servir à justifier qu’il s’agit bien de dons au sens fort puisque selon eux les échanges au Moyen-Âge se font au sein d’une communauté qui se pense en rapport avec Dieu, unie par la « caritas ». Mais dans une telle société tous les amateurs de vodka finissent avec des baguettes. Or justement cela crée des énormes gains potentiels à l’échange : une fois que vous avez donné des baguettes et reçu de la vodka en échange, vous pouvez aller voir quelqu’un d’autre et lui revendre ce que vous venez de recevoir. Le don, économiquement inefficace, suscite l’échange économiquement efficace, on s’en rend bien compte quand E-Bay est saturé de ventes juste après Noël.

Pour clore de manière synthétique sur le XIe siècle, la religion et le Moyen-Orient à la fois il est intéressant de penser aux croisades, exemple qui je l’espère convaincra les plus réticents de la différence entre don « fort » et don « faible ». Lors de la croisade des enfants, l’enfant qui part en croisade fait un vrai don qui ne peut se comprendre que dans une optique religieuse : c’est la personne qui n’a rien à retirer matériellement de la croisade et a le plus de chances d’y laisser sa peau, là c’est du don fort. Un gros seigneur normand sicilien qui part lourdement armé pour se tailler un royaume à la pointe de son épée et prétend vivre une intense expérience mystique se paye simplement la tête du monde (et de Dieu, mais on ne la lui fait pas). Reste à comprendre le comportement d’Etienne de Cloyes qui appela les enfants à la croisade(1) (et a fortiori de Nicolas, son homologue allemand qui les conduisit en Italie), et aussi des chefs de réseaux terroristes, mais à chaque jour suffit sa peine.

(1) Note d’Emmeline : la croisade des enfants française n’a en fait que traversé la France, au demeurant dans une relative discipline, avant que Philippe Auguste n’y mette bon ordre, et a donc fort bien pu être téléguidée pour culpabiliser les gros seigneurs susdits. La croisade allemande, en revanche, a été extrêmement meurtrière - mais les victimes n’étaient pas les chiens d’Infidèles escomptés - et s’est terminée pour certains dans les crevasses des Alpes, pour les plus chanceux dans un relatif esclavage italien, et pour d’autres enfin dans des harems d’Anatolie…

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Encore un couac ?

Emmeline — lun, 28/04/2008 - 21:10

Le Monde.fr, ce matin même :
Mme Lagarde a dit avoir voulu se "concentrer sur ce qui intéresse vraiment les Français : la rémunération des heures supplémentaires à des conditions améliorées, le crédit d'impôt sur les intérêts d'emprunt pour l'acquisition de la résidence principale et l'exonération des grosses successions. Le Parti socialiste a réussi à détourner l'intérêt sur autre chose, qui ne concerne qu'une toute petite partie du financement global de ce projet".

[C'est nous qui graissons].

Ah ben ça alors, moi qui croyais que la quasi-disparition des droits sur les 15% plus grosses successions était une mesure forte en faveur des classes moyennes...

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Cours de rattrapage

Emmeline — ven, 25/04/2008 - 20:45

J'en connais un qui n'a pas été très assidu... je pense à notre doublement (ENS - HEC) camarade Nicolas Princen ! s'il avait été un peu plus attentif à son travail de la veille de la blogosphère, il aurait pu apprendre chez les économistes qui la peuplent bien des choses apparemment pas si inutiles à transmettre à M. Sarkozy, si l'on en croit son intervention télévisée d'hier. Comme il n'est jamais trop tard pour bien faire, voici un petit récapitulatif(1) :

[NB : il est évident que je n'ai pas regardé l'émission en question, voici donc mes sources.]

- quelques erreurs ont directement été relevées par Olivier Bouba-Olga, avec un petit doublon chez Ceteris Paribus.

- "Les salaires en France sont trop bas, les charges sont trop hautes." Se référer au (au moins au début de, ce serait déjà pas si mal) billet d'Overzelus à ce sujet.

- "Le problème de la France c'est qu'on ne travaille pas assez et par conséquent on n'a pas assez de croissance et pas assez de pouvoir d'achat". C'est encore chez OBO. Cela dit, il est exact qu'en temps de travail annualisé, la France est dans le groupe de queue. Non du fait des 35 h au demeurant (le temps de travail hebdomadaire moyen serait plutôt élevé), ou du moins pas directement, mais grâce aux (à cause des ?) vacances, plus longues chez nous que chez la plupart de nos homologues.

- "On ne peut pas se livrer à une hausse généralisée des salaires pour une raison assez simple c'est qu'il ne faut pas pas tuer la competitivité des entreprises." Ca ne fait pas forcément consensus, mais ce n'est pas l'avis d'Askenazy, qui s'assume là comme franchement engagé, tout au moins. Alexandre Delaigue est plus nuancé.

- "Mais quand on voit des entreprises qui font des milliards d'euros de profit et où le mot négociations salariales est banni, je comprends que les gens ne soient pas contents et ce n'est pas acceptable." Je comprends, moi aussi, que les gens ne soient pas contents, mais c'est malheureusement tout ce qu'il y a de plus acceptable quand on est libéral. A part pour des raisons liées à ce que les économistes appellent "théorie du salaire d'efficience" et pour éviter que leurs employés ne leur claquent entre les doigts, les entreprises n'ont pas de raison objective d'augmenter des salariés qui ne menacent pas de partir : elles sont là pour faire du profit, nom d'un petit bonhomme ! Cela dit, politiquement, ce n'eût peut-être pas été la chose à dire...

- "[Je vais consacrer 1 à 1,5 milliards d'euros au RSA en redéployant les fonds utilisés pour la PPE]". Pour le RSA, c'est une bonne nouvelle, encore que. Dommage que cela se fasse au détriment de cette fort bonne mesure qu'était la PPE ! (deux billets des éco comparateurs, vers qui j'ai enfin ajouté un lien).

- "Le cap, il est assez simple : engager les changements nécessaire pour que la France puisse compter dans les grandes puissances du monde". Economiquement, c'est déjà le cas. De façon même remarquable, et appelée nécessairement à s'atténuer, pour un tout petit pays qui ne compte qu'un centième de la population mondiale...

A titre personnel, il y a quand même quelques petites chosew qui m'ont plu (je me suis rengorgée en voyant que Nicolas Sarkozy, qui a expliqué que "[les syndicats] n'étaient pas d'accord, ce qui est leur rôle", était visiblement un lecteur assidu de Mafeco) ; d'autres choses me font franchement rigoler, mais j'ai honteusement la flemme de construire un argumentaire pour expliquer pourquoi (allez, juste deux pour le plaisir : l'inflation serait la faute de l'euro, alors même qu'il s'est, à juste titre, plaint 5 minutes avant du niveau ridiculement haut de celui-ci qui permet précisément d'importer de la déflation... ainsi que le délicieux "à titre intellectuel") ; et puis, en Allemagne, le recyclage, ça se fait beaucoup.

EDIT : Si certains ont vainement cherché à mettre des commentaires ce week-end, je les supplie de m'excuser, il semble que je les avais involontairement désactivés... Voilà qui est réparé !

(1) j'essaierai de trouver un moyen de "marquer" ce billet, qui peut se révéler utile comme aiguillage car de nombreux points y sont abordés...

  • Le coin de Donald
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Téméraire, mais pas courageuse

Emmeline — lun, 21/04/2008 - 22:38

Relecture effectuée, merci pour votre indulgence


Dimanche, à la grande stupéfaction de ceux (probablement rares, quoique Soph' si tu passes par là...) parmi vous qui me connaissent personnellement, je me suis bravement initiée à la pratique du parapente. Certes, ce n’est pas officiellement considéré comme un Risikosport officiel (autrement dit, vos dépenses hospitalières vous seront remboursées si elles vous sont causées par le parapente, mais pas par le Mountain-Bike, la vie est ainsi faite), mais ma mère a tout de même poussé un glapissement fort peu harmonieux quand je lui ai annoncé la bonne nouvelle... et moi-même ne faisais pas la fière au moment de m’élancer.

Pour tout dire, je n’avais qu’une envie : planter là moniteurs, sellette et aile pour prendre mes jambes à mon cou. Normal (enfin, pour moi tout du moins). Mais alors, me direz-vous, pourquoi, faisant preuve d’une rationalité pour le moins limitée (ça y est, on a ajouté le lien), ai-je accepté cette sortie ? avais-je cédé à un quelconque chantage ? été prise d’une crise de folie ? négligé le Gnothi seauton et surestimé mon courage ?

Rien de tout cela. Tout au contraire, c’est parce que je ne me connais que trop bien que je me suis solennellement engagée. Connaissant mon absence complète de self-control (je ne peux résister ni à une baguette fraîchement sortie du four, ni à un jeu de société sadique, pas davantage à un billet de 100 $ par terre alors même que je sais que je vais me couvrir de ridicule en tentant de le ramasser puisque bien sûr il n’existe pas), j’ai suivi les recommandations que préconise Robert H. Strotz, dans Myopia and Inconsistency in Dynamic Utility Maximization (1956, Review of Economic Studies).

Strotz y démontre que, même sans incertitude sur la situation de départ ou le futur, et pour toute acception relativement large d’une fonction d’utilité, il est possible que le plan de consommation rationnellement décidé par l’individu (en considérant un facteur d’escompte) à une certaine période ne soit pas celui qu’il suivra effectivement. Si, au moins au début, il s’y conformera car c’est pour lui une situation optimale, il peut être amené à le modifier au fur et à mesure, le tout parfaitement rationnellement : comme le dit Strotz, « continuer à obéir à un plan de consommation fixé juste parce qu’il était considéré comme optimal à une date précédente est irrationnel si ce plan n’est pas optimal à la date actuelle ». Mais, alors, pourquoi (et comment, puisque je suis une puella oeconomica qui n’obéit qu’à son intérêt bien compris) n’ai-je pas, au pied du mur ou plutôt en haut du talus abandonné mon funeste dessein, puisqu’il n’était clairement pas rationnel ?

Strotz propose deux remèdes à notre incohérence : ce qu’il appelle la « stratégie d’engagement préalable », merci Gizmo pour la traduction de strategy of precommitment, et qui consiste pour l’individu d’aujourd’hui à imposer des contraintes à celui qu’il sera demain (l’exemple sans doute le plus extrême proposé par Strotz étant l’engagement dans l’armée, talonné de près par l’autel) - notons d’ailleurs que cette solution étant d’une efficacité et souvent d’une facilité déconcertantes, Strotz est le premier à s’étonner qu’elle ne soit pas plus usitée, et ne peut l’expliquer qu’en recourant au risque ou à l’incertitude ; ou, lorsque cette première méthode est inaccessible, la prise en compte au moment de la détermination initiale du plan de consommation de notre propension à désobéir, qui suppose que mon moi d’aujourd’hui renonce à un plan immédiatement avantageux pour s’engager dans un sentier moins séduisant à court terme mais qui sera soutenable, i.e. ne sera pas systématiquement abandonné par ma pomme de demain. Strotz montre d’ailleurs par un raisonnement d’analyse - synthèse les conditions mathématiques que doit satisfaire la fonction d’utilité afin que cette seconde méthode soit implémentable, et qui reviennent à avoir une fonction d’escompte accordant le même poids à toutes les dates.

Sur le plan pratique, et appliqué à mon cas (comme, mutatis mutandis, au vôtre, cher et honoré lecteur), cela donne donc la situation suivante : au moment de prendre ma décision (i.e. il y a un peu moins d’un mois), j’avais ainsi (pour simplifier outrageusement) 2 choix quant au déroulement de mon dimanche : Betriebsausflug (que j’ai finalement choisi, vous suivez ?), ou ballade dans les rues du campagnard et néanmoins sympathique Dörfchen qui a l’honneur d’abriter mes jours présents. Mettons que mes paiements (moi aussi j’ai fait de la théorie des jeux) soient les suivants :
- un léger mais immédiat gain d’utilité, disons 5, lié à l’acceptation de l’excursion et au fait que je me sentirai intégrée dans ma nouvelle-mais-encore-future-boîte ; 0 si je refuse.
- au jour dit, 8 si je vais sagement respirer le bon air de la campagne, et 0 si je mets follement mes jours en danger.
- au lendemain du jour en question, 0 si j’ai refusé et suis allée me promener ou si j’ai accepté et tenu parole, - 9 si je me suis - disons-le - dégonflée.

Admettons encore que mon taux de préférence pour le présent soit assez élevé, de sorte qu’il n’y a même pas à planifier sur le moment ce que je ferai effectivement (ou plutôt que je pense maintenant que je ferai) le moment venu : au « pire », c’est-à-dire promenade + lâcheté, je subirai une perte d’utilité d’un peu moins de 1 (un peu moins car le - 9 survient après le 8), laquelle est de toute façon plus que compensée par mon gain immédiat. Ravie, j’accepte avec gratitude.

Le lendemain, je me réveille avec des sueurs froides : le gain retiré la vieille de ma profonde corporatitude s’est évanoui (je me demande d’ailleurs s’il existe un terme officiel correspondant aux « sunk benefits », avis aux bonnes âmes), et me connaissant bien je sais quelle sera la suite des événements : mon taux de préférence pour le présent étant ce qu’il est, le gain d’utilité net de la couardise (soit 8 - 9/(1+r)) sera positif au jour fatal, je jetterai l’éponge, et je me retrouverai le matin suivant plus marrie que jamais de devoir affronter ce terrible - 9 utila (un utilon, des utila ?). Songeant avec sollicitude à l’Emmeline du dimanche 13 au soir, je (Emmeline d’il y a un mois) me mets en devoir de la protéger d’un destin si fatal. J’aurais d’ailleurs tout aussi bien pu prendre le parti de l’Emmeline du 13 au matin et ne rien faire, mais nous admettrons encore que je suis relativement impartiale à l’égard de tous mes avatars futurs, et me montre donc plus encline à la pitié envers la plus menacée des deux.

La seule solution valable, puisque ce n’est pas moi mais mon moi du 13 au matin qui aura les cartes en main le 13 au matin (bis repetita), est de lui lier d’ores et déjà les mains (« precommitment ») : puisque je sais qu’elle est rationnelle et arbitrera entre les deux choix (sauter ou courir) qui s’ouvrent à elles selon l’utilité qu’elle en retirera, il me faut donc augmenter l’utilité du saut (que j’ai commodément fixée à 0) ou diminuer celle de la fuite. Et voilà comment, accordant une désutilité de 3 à l’hilarité moqueuse dont n’aurait point manqué de me gratifier ma meilleure amie en apprenant que j’avais failli, je me suis fait un devoir, toute aux Etats-Unis qu’elle soit, de la prévenir de mon engagement, faisant ainsi passer l’utilité de la couardise à 8 - 12/(1+r), total dont on admettra qu’il est négatif.

Bref, le jour venu, j’ai sauté. Ou plutôt couru, car c’est de cela qu’il s’agit (mais je tiens à signaler que j’ai décollé, ce qui est déjà fort honorable). Et j’y retourne même dans 4 semaines. Bien sûr, vous avez maintenant compris pourquoi je vous le dis.

Si le sujet vous intéresse, vous pouvez aussi lire le fort accessible et très complet article de David Laibson “Golden Eggs and Hyperbolic Discounting" (1997, QJE)

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La malédiction du vainqueur dans la vie de tous les jours

Jean-Edouard — mar, 15/04/2008 - 19:40


Ou dit de manière plus chic : « the winner’s curse in everyday life ». Je viens en effet d’être victime de cette terrible malédiction, mise en évidence en 1971 par Capen, Clapp et Campbell. J’aurais donc dû être au courant, depuis le temps que le phénomène a été étudié.

Que m’est-il donc arrivé ? Comme nos fidèles lecteurs le savent déjà, je suis un fervent joueur de World of Warcraft, jeu de rôle en ligne pourvu d’un système d’échanges entre joueurs par le biais d’enchères. Toujours à la recherche de nouvelles armes et armures excellentes mais relativement bon marché, je tombe par hasard sur une ceinture en vente pour la modique somme de 2.500 pièces d’or. Ayant déjà vu la même ceinture en vente à des prix plus élevés un certain nombre de fois et certain d’être devant une véritable bonne affaire, je bondis sur l’occasion et achète l’objet. Tout content de ma nouvelle ceinture, j’ai néanmoins l’idée (peu rationnelle, il faut toujours regarder vers l'avenir et non revenir sur les transactions passées) de regarder quels étaient les composants nécessaires à la fabrication de cette ceinture, et donc ce qu’elle avait coûté à celui qui me l’a vendu. D’après une estimation déjà haute, elle lui avait coûté environ 1.500 pièces d’or, je m’étais donc fait voler de 1.000 (soit environ 30 $ quand même).

La malédiction du vainqueur : momies égyptiennes, enchères japonaises et golfe du Mexique

J’avais été la victime de la malédiction du vainqueur. Quid est ? Elle a d’abord été mise en évidence dans le cas de l’exploitation de gisements pétroliers dans le golfe du Mexique, exemple que nous allons donc reprendre : dirigeant d’une compagnie pétrolière, vous apprenez que des concessions sont mises en vente pour l’exploitation de gisements récemment découverts et prometteurs. Des concurrents sont également à l’affût, et le gouvernement met ces concessions aux enchères. Supposons que vous n’arriviez pas à vous entendre avec vos concurrents sur le partage des concessions, et donc sur une stratégie commune pour les enchères (en plus c’est interdit), et que vous ayez reçu des rapports indiquant que ces gisements peuvent rapporter 50 millions de dollars.

Imaginons, par goût pour l’exotisme et parce que de toute façon ça ne change rien, que soient organisées des enchères à la japonaise. Vous et vos concurrents êtes dans une même pièce, et un commissaire-priseur annonce des prix ascendants : 10 millions, 15 millions, 20 millions etc. A tout moment, les enchérisseurs peuvent sortir de la salle. Lorsqu’il ne reste plus qu’une seule personne, elle gagne les enchères et paie le gisement au prix où s’est arrêté le commissaire-priseur.

Le commissaire-priseur démarre à 10 millions et commence à monter. A 20, l’un de vos concurrents se lève et s’en va, vous lui faites un pied de nez. A 30, un deuxième abandonne le terrain. A 35 un troisième quitte la salle, votre cœur bat à tout rompre et le quatrième et dernier de vos concurrents abandonne les enchères à 40 millions. Vous pensez donc avoir gagné 10 millions de dollars (puisque les gisements valent selon vous 50 millions) et pouvoir vous féliciter de la bêtise de vos concurrents.

Quelques années plus tard, vous vous rendez compte néanmoins que les profits générés par le gisement que vous avez acquis se sont en fait révélés décevants, ne s’étant élevés qu’à 30 millions de dollars et vous laissant donc avec une perte de 10 millions sur toute l’opération.

Vous avez été, vous aussi, victime de la malédiction du vainqueur : vos concurrents avaient également des informations sur le gisement, et enchérissaient en fonction. Celui qui est parti à 20 pensait que le gisement ne valait pas plus de 20, celui qui est parti à 30 qu’il ne valait pas plus de 30 etc. Vous avez donc emporté l’enchère parce que votre estimation était la plus optimiste de toutes mais, si vous aviez pensé à cela avant, vous vous seriez peut-être dit que si tout le monde sauf vous pense que les gisements ne valent pas 50 millions il y a une chance que vous vous trompiez. Le vainqueur est donc celui qui surestime le plus (ou sous-estime le moins) l’objet mis en vente.

Dit ainsi cela semble étrange, comme si le vainqueur d’une enchère pouvait être sûr de s’être fait avoir, du seul fait qu’il a gagné. En fait, la manière rationnelle d’enchérir dans ce genre de situations consiste à prendre en compte le fait que l’information dont on dispose est partielle : j’estime la valeur du gisement à 50 millions mais si je gagne à ce prix il est fort probable que la vraie valeur soit moindre, donc je m’arrête à 40 millions.

J’ai fait exactement la même erreur dans World of Warcraft : des dizaines d’acheteurs étaient probablement passés devant le même objet et ne l’avaient pas acheté en sachant bien qu’il était proposé trop cher, c’est ce renseignement que je n’ai pas pris en compte. Dans le cas de WoW comme dans beaucoup de cas réels la situation est toutefois un peu plus compliquée : d’abord il n’y a peut-être pas beaucoup d’acheteurs capables de mobiliser la somme de 2.500 pièces d’or (peut-être que certains étaient prêts à acheter le gisement à 50 millions mais n’en avaient pas les moyens (ou plutôt, comme le fait remarquer Emmeline, n'avaient pas la liquidité pour), ce qui suppose un marché financier imparfait, comme dans WoW où il n’y en a pas du tout), ensuite le bien n’a pas la même valeur pour tout le monde : les guerriers ne s’intéressent pas aux mêmes objets que les mages (sauf peut-être s’il y a une opportunité de revente avec profit), les compagnies pétrolières n’ont peut-être pas toutes les mêmes compétences techniques etc.

Mais le message essentiel demeure : il n’y a pas de billets de cent dollars par terre, donc soyez très méfiant si vous en voyez un.

Quid de la vie de tous les jours ?

Pour peu qu’on y prête attention, ce phénomène est en fait extrêmement général.

Vous repérez dans un supermarché bondé une caisse avec beaucoup moins de monde et vous y précipitez incontinent. Nouveau dans le coin, vous ne savez pas que le caissier débute dans son travail et patientez vingt minutes : winner’s curse.

Désireux d’acheter une voiture, vous repérez une superbe occasion proposée à un prix modique. Persuadé qu’une telle affaire sera vite repérée, vous achetez précipitamment le bolide pour découvrir peu après que rien ne marche. Winner’s curse derechef.

Boursicoteur à vos heures, vous repérez que l’entreprise qui possède votre marque de fromage préférée, présente dans tous les supermarchés, une grande entreprise quoi, a une capitalisation boursière inférieure à la valeur de votre voiture (celle de l’exemple précédent). Y voyant un bel exemple de la folie des marchés financiers, vous achetez (prudemment) 20% des actions de l’entreprise, sans savoir qu’elle fera faillite le surlendemain et que sa liquidation ne vous laissera absolument rien. Winner’s curse again.

Pour vous consoler de vos mésaventures, vous sortez et prenez une petite bière au bar du coin lorsque vous avisez seule/seul à une table une grande blonde/un grand brun au superbe profil. Pariant qu’elle/il ne restera pas seule/seul longtemps, vous vous empressez de vous asseoir auprès d’elle/lui et découvrez qu’il vaut mieux ne pas la/le voir de face, ou qu’elle/il est atteinte/atteint d’une maladie contagieuse ; bref, que vous êtes encore et toujours maudit.

Après ça on dira encore que l'économie est dans l'abstraction, sans contact avec la vie réelle des vraies gens...

Comme une fois de temps en temps, ce blog se présente donc avec une leçon utile : ni vous ni moi ne sommes en général plus malins que tout le monde (ça c’est une belle leçon, non ?) ; lorsque on croit être en face d’une bonne affaire le premier réflexe doit être celui de la méfiance. Il faut vérifier, vérifier et revérifier. Une blague voudrait que, quand un économiste aperçoit un billet de 100 $ par terre, il ne le ramasse pas, persuadé qu’il s’agit nécessairement d’un faux. C’est une erreur d’un autre type, qui consiste à donner trop de poids à l’information apportée par le comportement des autres et pas assez à sa propre information, c’est ce qu’on appelle les « troupeaux rationnels », voir par exemple le cas des restaurants.

Mais alors ça existe les échanges gagnants-perdants ?

Sachant néanmoins que les gens semblent en général plutôt biaisés vers un excès de confiance en soi, on peut se demander quelle proportion d’échanges sont caractérisés par la malédiction du vainqueur. C’est un problème très intéressant : dans une économie standard sans incertitude sur la qualité des biens, tous les échanges sont nécessairement gagnants-gagnants (pour prendre un exemple digne d’un manuel d’économie les gens qui ont des poires et aiment les pommes les échangent contre des pommes avec les gens qui ont des pommes et aiment les poires) ; mais dans le cas contraire vous pouvez avoir beaucoup d’échanges où les deux individus prenant part à l’échange sont persuadés d’arnaquer l’autre, alors qu’un au plus a raison.

Question que je trouve d’autant plus intéressante que le caractère gagnant-gagnant de l’échange lui sert aussi de justification morale. Si la finance opposait des petits spéculateurs sûrs de tout savoir mieux que tout le monde à des gros disposant de plus d’informations et en position de s’en servir pour prendre l’argent des premiers, ce serait mal (enfin moi je trouve que ce serait au fond assez juste, mais ce n’est pas l’avis des petits spéculateurs). Il est donc beaucoup plus sain d’insister sur la nécessité de gérer et diversifier les risques, allouer les ressources etc. et autres fonctions remplies par les « gros ». Ou prenez le cas des LBOs : sommairement il s’agit d’acheter une entreprise avec de la dette et de la revendre un peu plus tard. La première idée qui vient à l’esprit est qu’il s’agit d’acheter des entreprises sous-évaluées et de les revendre après, et que le seul mérite de l’institution qui conduit le LBO est d’avoir repéré la sous-évaluation et réuni les fonds nécessaires pour effectuer le rachat. D’où l’importance cruciale de disposer d’arguments théoriques pour expliquer que l’opération fait plus que cela : réorganisation, pression accrue sur le management, meilleures incitations et autres outils censés créer de la valeur ; l’entreprise est donc revendue plus chère parce que trois années de gestion sous haute surveillance l’ont rendue beaucoup plus productive.

Bien sûr, pour les LBOs comme pour les marchés financiers en général il y a probablement beaucoup d’échanges économiquement efficaces, voire surtout de tels échanges. L’économie fait depuis Adam Smith son fond de commerce de la dénonciation des idées intuitives selon lesquelles une économie ne peut fonctionner harmonieusement sans être organisée et dirigée, ou bien qu’un échange présente nécessairement un gagnant et un perdant, que les gens ne sont pas au chômage volontairement, que baisser les impôts diminue les recettes de l’Etat et autres idées ridicules.

Du coup, quand un économiste se fait avoir, il est vraiment surpris…

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Le bon, l’économiste et le truand

Jean-Edouard — lun, 07/04/2008 - 21:43


En revoyant récemment « Le bon, la brute et le truand », le western bien connu de Sergio Leone (qu’Emmeline a trouvé trop intellectuel et cérébral, mais ce n’est pas le sujet), j’ai été très frappé par le début du film.

Souvenez-vous : Tuco Benedicto Pacifico Juan-Maria Ramirez, dit aussi « le truand », est recherché dans 14 comtés d’un même Etat pour « meurtre, attaque à main armée de banques et de l’U.S. Mail, vol d’objets sacrés, incendie criminel, bigamie, faux témoignage, incitation à la prostitution, émission de fausse monnaie, utilisation de cartes et de dés truqués, viol d’une femme de race blanche et détournement d’une mineure de race noire ». J’ai dû en oublier quelques-uns. Notre desperado voit donc sa tête mise à prix, à 2.000 $ au début du film (si quelqu’un veut faire la conversion en euros d’aujourd’hui il est le bienvenu), et est donc recherché par shérifs, garçons vachers et autres chasseurs de prime.

Il monte alors avec « le bon », alias Clint Eastwood, une petite entreprise intelligente et rentable comme on aimerait en voir plus : le bon arrête le truand, le livre à un shérif et encaisse la prime ; au moment où l’on s’apprête à pendre Tuco devant une foule de bons citoyens horrifiés par l’étendue de ses méfaits, le bon coupe la corde d’un coup de fusil bien ajusté et permet à son compère de s’enfuir sous les yeux d’une foule maintenant ébahie. Les complices partagent l’argent en deux, la prime augmente (le criminel étant jugé plus dangereux) et on recommence.

Mais les meilleures choses ont une fin : lorsque la prime parvient à 3.000 $, le bon préfère la garder entièrement pour lui plutôt que la partager avec son complice, met fin à leur association et l’abandonne en plein désert (plutôt que de le tuer directement, nous sommes dans un film et les personnages principaux ne peuvent pas disparaître aussi vite).

Qu’y a-t-il d’étrange ou même d’intéressant dans cette histoire, me demanderez-vous ?

D’abord qu’elle ressemble beaucoup à celle du « mille-pattes de Rosenthal », dont il sera plus intéressant d’expliquer le principe via son application au problème de la monnaie.

Pourquoi accepte-t-on de la monnaie ? Parce que les pièces sont jolies et qu’on veut compléter sa collection d’euros (les maltais sont très beaux), d’accord ; mais aussi, voire surtout, dans l’idée qu’ils serviront à payer quelqu’un qui les acceptera. Et lui-même les acceptera parce qu’il espère que quelqu’un d’autre les acceptera etc. Or, le monde et même l’univers ont une durée de vie finie. Arrivera donc nécessairement un jour qui sera le dernier jour de l’humanité ; ce jour-là, personne ne voudra accepter de la monnaie, puisqu’elle ne pourra plus servir à rien le lendemain ! C’est d’ailleurs ce qui se passe dans « The last Day », un livre de science-fiction et de Richard Matheson qui se demande comment les humains vivraient leur dernier jour suite à une guerre nucléaire (c’est dire si mes sources sont sérieuses). Au dernier jour de l’humanité, personne n’acceptera donc de monnaie (ni pièces, ni billets, ni chèques, rien du tout). Le jour précédent, tout le monde sait qu’il sera impossible de trouver preneur pour la monnaie le lendemain, tout le monde refuse donc de recevoir de la monnaie en paiement. Le jour précédent, rebelote.

En remontant ainsi par « récurrence à rebours », on comprend pourquoi je refuse de me servir de toute monnaie et règle mes transactions exclusivement en carottes (je parie sur le fait que au moins quelques gens voudront manger des carottes au dernier jour de l’humanité). Aux boulangers qui me font part de leur surprise, je réponds dignement « sot, vous ignorez donc que vous serez victime de la malédiction du mille-pattes de Rosenthal ? ».

Revenons à nos moutons. La logique du début du film est au fond la même : le bon comme le truand s’imaginent bien que leur coopération devra prendre fin un jour ; le bon n’aura alors qu’à manquer la corde, garder la prime et abandonner le larron à l’enfer de Dante (dans un western spaghetti c’est de rigueur). Sachant cela, le truand devrait arrêter le jeu juste avant, mais sachant cela aussi le bon devrait l’abandonner encore avant etc., bref leur entreprise est à première vue impossible.

Sauf, bien sûr, si tous les deux s’imaginent bêtement qu’ils pourront répéter l’opération une infinité de fois ou, ce qui est équivalent, que la « dernière » période n’est pas déterminée mais survient aléatoirement. C’est la manière la plus simple d’échapper au paradoxe du mille-pattes (il y en a de bien plus compliquées faisant appel à la rationalité limitée). Je précise que si vous voulez avoir l’air d’un théoricien des jeux distingué car frangliciste il vaut mieux parler de « paradoxe du centipède ».

Survient alors le problème qui m’avait frappé. Appelons d (entre 0 et 1) le taux de préférence pour le présent du bon ; on peut le considérer indifféremment comme un taux de préférence « pure » pour le présent ou comme la probabilité que le jeu « s’arrête » au prochain coup, ou comme reflétant les deux. Dans tous les cas, ce paramètre veut simplement dire que pour le bon gagner un dollar demain le rend aussi heureux que gagner un dollar aujourd’hui, comme d est plus petit que 1 il préfère a priori consommer aujourd’hui plutôt que demain. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la question mais continuons d’avancer.

Lorsque Tuco « vaut » 2.000 $, le bon partage avec lui et ne gagne donc que 1.000 $ aujourd’hui, mais dans l’espoir (pense Tuco), de gagner la moitié de 3.000 $ pendant une infinité de périodes par la suite. Ainsi partager rapporte au bon 1.000 $ + d/(1-d)*1500 $ (si vous n’êtes pas parfaitement patient, recevoir 1 euro tous les jours à partir de demain pendant une durée infinie ne vous semble pas équivalent à recevoir une infinité d’euros aujourd’hui mais seulement d/(1-d) euros). Ne pas partager lui rapporte 2.000 $ puisqu’il prend tout. S’il accepte de partager, c’est donc que 1.000 $ + d/(1-d)*1500 $ < 2.000 $ soit d > 0,57.

Lorsque Tuco « vaut » 3.000 $, le bon préfère cette fois-ci empocher les 3.000 $ et ne pas continuer à gagner 1.500 $ pendant une durée infinie. Le même calcul que précédemment nous donne d < 0,5, d’où une contradiction.

On en déduit soit que le bon est devenu « plus impatient », soit qu’il est irrationnel. Dans les deux cas mon esprit recule devant cette alternative hautement hétérodoxe.

On peut aussi considérer que le bon est simplement mauvais en calcul, et que son d est en fait proche de 0,5. Si c’est le cas ce chiffre est très intéressant parce qu’il est ridiculement bas. C’est comme si vous préfériez avoir 500.000 euros aujourd’hui plutôt que 1 million d’euros demain (je triche volontairement, parce qu’il semblerait plausible de préférer 50 centimes d’euro aujourd’hui à 1 euro demain si on veut s’acheter un café ou une baguette aujourd’hui, aspect souvent ignoré par ceux qui s’intéressent à ces questions). Quoiqu’il en soit, les valeurs retenues par les économistes sont généralement supérieures à 0,9, très loin donc de 0,5 (sur une échelle de 0 à 1).

Faut-il tirer sur le scénariste ? Non, dans le contexte du Far-West ce taux est en fait tout à fait plausible. Si à chaque moment vous risquez de vous faire tirer dessus par un outlaw imbécile (et ivrogne), que votre maison peut être détruite au cours d’un incendie né d’une bagarre au saloon, que les banques sont pillées tous les quinze jours par les Dalton, ou encore que votre bétail peut être facilement volé, on peut comprendre que vous préfériez jouir maintenant de vos maigres possessions plutôt que de les épargner, parce qu’elles ne seront tout simplement plus là demain.

On comprend aussi que l’habitant masculin typique du Far-West préfère dépenser son argent en alcool, en femmes et au jeu plutôt que d’acquérir les superbes horloges franc-comtoises qui font la fierté des citadins normaux : tout bien durable est un bien volable, une rasade de whiskey en revanche ne se vole pas. Bref, il est possible qu’impatience, consommation forcenée de whiskey et sous-investissement soient des réponses optimales à l’insécurité du Far-West, tandis que devenir hors-la-loi est une réponse optimale également pour qui cherche à s’enrichir dans une société où tout investissement de long-terme est impossible. C’est un bel exemple d’équilibre macroéconomique sous-optimal, si vous voulez mon avis.

Notons tout de même qu’il est très possible que le bon soit simplement infichu d’optimiser correctement. Son compère n’est pas tellement plus doué : il prétend en effet avoir droit à plus de la moitié de la prime parce qu’il court plus de risque. S’il avait fait un peu de théorie des contrats, il aurait compris l’intérêt de laisser au contraire une large part au bon pour l’inciter à continuer de coopérer. Pour toute incitation, il le menace de se venger au cas où le bon le laisserait mourir sur la potence, ce que les économistes appellent une menace non crédible. Le bon, alarmé par l’irrationalité manifeste du truand, l’abandonne dans le désert, c’est bien normal.

La fin du film donne un nouvel exemple de la piètre culture économique des protagonistes : au lieu de trouver une règle optimale de partage du butin qui les inciterait tous trois (la brute est venue se rajouter à notre duo) à coopérer et surtout à ne pas essayer de descendre les autres, ils font mine d’ignorer le problème et se retrouvent donc inévitablement à se tirer dessus. On ne pouvait pas en attendre beaucoup plus de la part d’esprits si manifestement fermés au tout premier principe de la microéconomie…

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